Triste tête

Tout avait été détruit, tout. Ça dépassait l’entendement. Non, je n’étais pas en l’état de croire l’inconcevable, pourtant, tous consentaient à ce qui avait eu lieu. — Et à propos de quels lieux ?  

Des plafonds se balançaient les fils et les ampoules, des têtes et des corps s’affairaient, un bruit de crissement sous leurs pieds, du sable peut-être. La mer, après tout, n’était pas loin, je l’entendais partir et revenir par la fenêtre ouverte. Si je pense à cela c’est que je suis, moi, pétrifiée dans l’invraisemblable déroulement des choses, encore vivante  : matière vive et organique, réceptacle de vie, de flux et de reflux, périssable, dont les cellules ne peuvent qu’émettre un signal de détresse, un chaos d’émotions, une odeur de putréfaction.  

Au commencement, tout avait été effacé, démantelé. Ça avait été rapide, humainement trop rapide. — Et depuis qu’adviendrait-il ? Rien. Rien ne s’accorderait plus au présent, l’instant s’était figé en une image lancinante et récurrente, et depuis l’événement, montaient des nuages de poussière, de bas en haut, roulant les uns sur les autres, d’une lente ascension comme si la position du ciel s’était inversée. Le silence s’infiltrait partout, glissant entre les interstices, même les plus minces, invisibles à l’œil nu. Ton absence, c’est ce qui m’effraie le plus. Sur ma tempe, le battement de ton cœur.  

Dans mon rêve, tu caresses ma joue de ton index, mais où sommes-nous ? Est-ce vraiment un rêve ? Je l’ignore. Désormais nous sommes sans âge, immortels et innommables, épargnés, intemporels. J’ai l’impression d’être à l’extérieur d’un grand tout, ensevelie. De toi, je ne sais plus rien. L’espace, à proximité, est devenu gris, le lointain, imaginaire. Je me raccroche au souvenir de ta main qui glisse sur ma joue vers mes lèvres, voudrais la saisir, en baiser la paume, hallucinant que rien n’a changé entre nous, en moi et autour. Il arrive que tu disparaisses quand je ferme les yeux, à moins que ce ne soit le monde qui s’éventre. Une odeur de phénol me convainc. — Elle, est-elle consciente ? Je les entends, les savants de la biologie, parler de moi, du syndrome de glissement, et je glisse, en effet. Mes pupilles rétrécissent trop lentement à la lumière. On pince ma peau, je ne réagis pas, je ne ressens aucune douleur. Tu sais que je suis sage — un ange, disent-ils de moi, un ange ! 

On avait pris des pinces de désincarcération. On arrivait à dégager les corps des amas de pierres. Mais, selon les croyances, leurs esprits en restaient captifs. L’engin s’opposait avec force, des forceps s’exerçaient sur un univers bouleversé. Des pieux et des leviers avaient été installés et assemblés à un endroit précis, de la machinerie lourde s’activait autour, une pelle mécanique creusait la terre et en déportait ailleurs les débris. Des chiens renifleurs trottinaient sur des amoncellements de ferrailles et de bois, contournaient les saillies de métal qui sortaient du béton, hurlaient comme des loups devant la moindre trace de vie. Des oiseaux blancs, des mouettes, s’égosillaient au-dessus du sinistre. Un homme dirigeait un drone. Le tumulte, à ce jour, était à son comble. Les journalistes arrivaient par vagues, s’attroupaient, munis de caméras et de micros. 

Là où on cherchait des survivants, on y trouvait des morts, affirmait le reporter avec une voix de circonstance. L’odeur, disait-il encore, guidait les recherches. Mais elle en vint si générale, que l’intolérable ne pouvait être que partout. À la télévision, un journaliste équipé d’une caméra à l’épaule faisait voir les détails, et les drones l’ensemble de l’horreur. C’était réussi, la peur avait gagné la ville, le pays même. Tout le monde était dorénavant aux aguets, cloîtré dans leur domicile.  

Une poussière blanche et des cendres recouvraient toutes traces humaines, le sang, les chairs et les os, s’y amalgamant étrangement pour en faire des figures de plâtre. Le drame s’était converti en un théâtre pétrifié. La presse évoquait Pompéi pour traduire la métamorphose dramatique de la ville.  

La déflagration avait été intense. L’équivalent d’un séisme de magnitude de 7.5 sur l’échelle de Richter. Un trou béant s’était creusé à un endroit alors qu’à quelques dizaines de mètres plus loin, certains avaient été épargnés de l’écrasement. Les survivants étaient eux aussi traqués et interrogés. L’effroi était palpable sur leurs visages et leurs corps, dans ce qu’il leur restait de paroles. Le soir, à la télé, leurs témoignages créaient un effet spectaculaire et convaincant.  

Je me suis dirigé vers où elle m’attendait, ramenant à moi ce qui me restait d’images et de souvenirs. Le ciel sans astre s’opacifiait de poussières et de scories. La température avait chuté dramatiquement ; j’avançais entre les éboulis en louvoyant, le corps traversé de grands frissons. Il m’était inconcevable de remettre le compteur à zéro. J’étais parachuté au milieu d’un désert polaire traversé d’une large crevasse.  Nous entamons l’an 1. 

Elle a dû finir par oublier où tout cela s’était passé. Ça n’a plus d’importance pour elle. Je caresse ses cheveux, son front  : — le mieux est de ne plus y penser, repose-toi, la mémoire est un organe de souffrance. Elle semble se concentrer sur ce point lumineux, là au plafond, qui clignote au rythme régulier d’un battement cardiaque. Si on la tourne pour lui prodiguer quelques soins, ses yeux demeurent fixés sur ce point rouge. Son regard s’y accroche, comme le naufragé à une bouée. Le témoin rubescent devient sa lune rouge au milieu d’une galaxie. Elle, c’est mon étoile. Pour eux, un ange.  

Le personnel soignant me regarde avec compassion. Je les évite tous, la haine bien scellée, retournée sous une apparence tranquille. Ce sentiment m’avilit. Je les regarde calculer l’indice de survie de sujets, à quoi, ça je l’ignore, basé sur des probabilités et des incertitudes. Tu es devenue une de leurs statistiques. On m’explique. Je suis ailleurs. Il leur faudra m’informer à nouveau.  

Ton aphasie est totale, ton regard erratique. Mon espoir ne tient qu’à un signe de toi, un tremblement de cils, un émoi musculaire. Les soignantes transcrivent leurs observations qu’elles compilent sur une échelle de vigilance. Il n’y a pas si longtemps, tu nageais si bien, inspirant, expirant sous l’arc parfait de tes bras. Mais, ça ne compte pas. Je demeure captif d’où je te contemple. Dans tes yeux, le bleu noyé de l’océan est maintenant inatteignable. J’ouvre la fenêtre pour que tu respires son embrun, prie pour qu’il pénètre ta trachée et tes bronches qu’une machine ventile mécaniquement. Je soulève le drap qui te recouvre, tu ne frémis pas. Je pose une main sur ton ventre. Il monte et descend, comme la vague dépose une offrande et la retire.  

Nous avions envisagé des projets, en posant une équation à trois variables. Nous ignorions la valeur de l’inconnue. Je l’ignore toujours. Un matin, tu m’avais rejoint au café, la mine réjouie, agitant un journal au bout d’une main, tu disais avoir repéré une annonce dans le journal local, une aubaine, un appartement idéal pour nous, disais-tu. Nous n’avions pas encore fait les démarches d’achat, que nous l’imaginions déjà tout meublé, le salon, la cuisine, la chambre d’enfant. Nous construisions des chimères à une vitesse folle.  

Jusqu’à l’impact.  

Plus grand que nous en avait décidé autrement. Pas une seconde, je n’ai conçu à un avenir sans toi, que la mort serait une éventualité. Pourtant elle est partout, la mort, éventuelle et nécessaire, il faut bien l’admettre.  

L’intensiviste s’avance vers moi, sans papier ni stylo, sans aucune statistique. Je fais un pas arrière pour le laisser passer. Mais, devant moi, il s’arrête. Le temps s’allonge, et entre nous, se dresse une grande muraille. Puis, les mots, expulsés de sa bouche, tombent à mes pieds, comme des pavés. Ses phrases se fissurent, implosent. Sa voix semble venir de nulle part, peut-être bien de l’interphone suspendu au plafond près de ta lune rouge. Le ventilateur simule un bruit de valves et de ronflements, je refuse qu’il ait fait de toi sa proie et sa chose. Au-dessus de ta tête, des particules de poussières roulent et culbutent sur une mince lame de soleil. Au loin, j’aperçois ce qu’il reste de la gare maritime dans l’encadré de la fenêtre. Nous sommes à l’extérieur du tableau. Toi couchée, moi debout. Il a suffi d’une seconde pour que nous en soyons exclus. Mais à l’extérieur du chaos, c’est encore le chaos. 

Il faudra être courageux, me dit l’intensiviste, penaud dans sa blouse défraîchie. Je fixe le stéthoscope pendu à son cou, le cordon noir plastifié, le col élimé du sarrau, sa triste tête de toubib sur sa carte d’identité. J’ai l’âge de Pompéi.  

Terriblement seul, je reste à supputer ton indice de survie, la folle éventualité de mener à terme ta grossesse. Oui ou non ? Je ne sais pas répondre.  

Chantal Fortier 

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