
Printemps 1979, nuit voilée sur le Christopher Street Pier, Waterfront, West Village, New York ; le cuir noir n’était pas qu’un symbole, mais un code réservé à ceux qui savaient le décrypter, un uniforme identitaire et une armure célébrant une masculinité rebelle (Without a Cause) qui devint ma fracture initiatique, intime et secrète. Ajustée sur le corps, cette seconde peau parlait pour ceux qui n’avaient plus besoin de mots pour séduire. Un gars à la longue balafre sur une joue vient m’accoster, alpha, viril et dominant, comme s’il orchestrait la scène cuir qui se joue sur le pier. Peut-être que de ne pas sourire faisait partie des codes. Il s’offrait : un hustler, misant sur son look pour remplir ses poches et assurer sa survie. « Hustler », un mot que je ne connaissais pas à cette époque, pas plus que handsome, ce mot jeté sur moi avec un faux sourire suspect, auquel j’ai répondu : « I don’t know the word. »
J’étais distrait et inquiet à la fois par une voiture, moteur éteint, portières avant entrouvertes, où deux hommes étaient assis, éclairés par la lumière intérieure du véhicule, vive et presque crue contre la douceur de la pénombre ambiante. Ils portaient un béret rouge, symbole d’appartenance, évoquant pour moi l’image d’une organisation affirmant sa solidarité. Ce choix semblait peut-être vouloir refléter à la fois le militantisme et l’appartenance collective des Black Panthers, incarnés par leurs bérets noirs légendaires. Sur la portière, on pouvait voir le logo ailé Guardian Angels/Safety Patrol. Je croyais qu’ils étaient là, prêts à intervenir pour nous embarquer pour atteinte à la moralité et à la décence publiques. Cette crainte faisait écho à la descente policière au Stonewall Inn, sur Christopher Street, dix ans plus tôt. Le soulèvement de trois jours qui suivit marqua un tournant historique pour le mouvement de libération gay. Il symbolisa le passage des premières revendications plus modestes, comme la marche sur Washington en 1965, aux manifestations publiques plus engagées, ouvrant la voie à l’émancipation de la communauté queer à travers le monde. Mon Querelle à la longue balafre me rassure en me disant qu’ils sont là pour nous protéger. Protéger ? Mais de qui ? Et ce « nous » ? Comment pouvait-il m’inclure de facto ? Seulement parce que j’avais franchi la frontière du Waterfront sur l’Hudson, près des piers en ruines. Une zone bien connue pour le cruising gay, où, avant l’arrivée du VIH en 1981 et l’hécatombe qui s’ensuivit, régnait une insouciance générale, marquée par une liberté transgressive, imprégnée de l’histoire et de l’aura des dockers irlandais et des matelots étrangers, alimentant un érotisme latent.
Ainsi débuta mon initiation fantasmatique au BDSM, un univers scénarisé et théâtralisé, que la littérature et l’industrie cinématographique s’étaient déjà approprié à des fins commerciales, comme en témoigne le film culte Cruising, que je visionnai à New York l’année suivante lors de sa sortie. Bien que je ne sois pas tout à fait certain du cinéma, je me souviens de la sensation d’être sur la « Deuce » (42nd Street), dans le Red Light District près de Times Square. L’atmosphère qui y régnait oscillait entre une insouciance légère, presque euphorique, et un sérieux louche, teinté d’une étrange menace, une promesse d’excès en tout genre. J’y étais, comme beaucoup d’autres, à la recherche de transgressions, cherchant à m’introniser dans une contreculture radicale, à la croisée des chemins entre la rébellion pour une vie gay libre et tenter de retrouver l’esprit des générations précédentes. Je savais que la Beat Generation et le Flower Power étaient des époques révolues, mais je cherchais à me reconnecter avec cette image idéalisée d’une liberté sexuelle, une quête en décalage avec l’ère punk et la réalité de la fin des années soixante-dix. J’avoue avoir fait le pied de grue devant le cordon de velours du Studio 57, mais jamais devant la chaîne du CBGB.
Durant cette nuit de soixante-dix-neuf, j’avais remarqué une feuille photocopiée, collée sur le garde-fou du Pier 45, avec l’inscription : STOP MOOVIE CRUISING. La communauté queer, avec le Gay Liberation Front en tête, protestait contre les stéréotypes et la violence associés à l’univers gay représenté dans le scénario du film en cours de tournage dans des lieux emblématiques gay du West Village dont le bar Ramrod. Des manifestations bruyantes, avec des sifflets et des klaxons, ont rallié des milliers de personnes devant les lieux de tournage. De plus, un autre aspect controversé du film résidait dans la représentation du personnage principal, un policier infiltré, interprété par Al Pacino. Bien qu’il soit présenté comme hétérosexuel, il s’éloignait progressivement de sa partenaire, laissant entrevoir des interrogations sur ses préférences sexuelles alors qu’il développait une fascination croissante pour son voisin d’immeuble. Cette exploration bisexuelle, ajoutée spécifiquement pour le film, était absente du roman original Cruising de Gerald Walker (1970). On peut se demander si cette adaptation ne visait pas à séduire un public plus large, hétéro, dans un but essentiellement commercial. Enfin, quarante minutes de scènes de pratiques sexuelles S/M explicites furent supprimées, ce qui permit au film de passer de la classification X à la classification R, une manœuvre évidente pour élargir son audience et répondre à des impératifs commerciaux. Environ neuf mois après la sortie du film, une attaque à l’arme automatique éclata devant le bar Ramrod, dans le West Village, le 19 novembre 1980. Cet événement tragique, l’une des premières tueries de masse contre la communauté gay, fit deux morts et plusieurs blessés.
Cette expérience cinématographique, bien que fictionnelle, résonnait profondément avec mes propres explorations identitaires et transgressives, à la croisée du réel et des univers scénarisés. Elle marquait le début d’une quête personnelle qui allait révéler des désirs jusque-là insoupçonnés.
De retour sur la rue Saint-Jean à Québec, l’intensité de cette révélation semblait s’effacer, noyée dans un calme étonnant qui tranchait avec la vibe du downtown new-yorkais. Là, entouré de preppies en polos plutôt que de Biker Jackets, je comprenais que ce que j’avais vécu n’était pas seulement une immersion dans un fantasme sexuel intense et borderline, mais une exploration des désirs naissants, qui, tout en me libérant, m’exposaient à une transgression excitante qui portait une vérité dangereuse : celle d’un moi qui aspirait à s’affranchir des carcans hétéronormés. Mais ici, dans cette réalité policée, où l’interdit n’alimentait plus le désir, cette liberté paraissait soudain irréalisable, comme une flamme éteinte par un monde trop figé pour la laisser vivre.
Pourtant, ce moment constitua un tournant décisif. Il devint le moteur de mes fréquents voyages vers ce que l’on désigne aujourd’hui, paradoxalement, comme l’Âge d’or de New York – une période marquée par une libération artistique et culturelle intense. Ce périple exaltant et exigeant me poussa à affronter mes désirs et fantasmes, à découvrir des territoires inconnus, et à accueillir mes transgressions comme des révélateurs essentiels. Mais cette quête, nourrie par l’effervescence des années soixante et soixante-dix, se heurta à l’arrivée du VIH/sida, une menace constante qui, paradoxalement, redéfinissait le sens même de vivre et de transgresser. Puis vint 2001, année où le VIH devint une réalité dans ma vie, une étape gardée secrète, visant à en atténuer l’impact potentiel sur ma vie et sur ceux et celles qui m’entouraient.
Le Pier 45, ce lieu de transition sur le waterfront de l’Hudson River, devient un symbole chargé de promesses et de perspectives nouvelles. Il m’invite à voir le cheminement comme un espace de réinvention constante, où chaque étape réaffirme la possibilité de nouveaux départs. À travers cette image, je comprends que la manière dont nous percevons notre parcours façonne notre capacité à avancer, même face aux vents contraires. Les luttes et les individus qui m’ont précédé continuent de trouver un écho en moi. Leur courage et leurs combats m’offrent un ancrage profond, renforçant ma résilience face aux défis et affirmant ma quête d’une existence pleinement assumée.
Je suis STONEWALL, Je suis RAMROD, Je suis PULSE, Je suis AQUARIUS, Je suis TRUXX, Je suis MYSTIQUE, Je suis CLUB BATHS, Je suis NEPTUNE, Je suis BUD’S, Je suis SEX GARAGE, Je suis KATAKOMBES, Je suis TABOO.
À la mémoire de Vernon Kroening et Jorg Wenz, victimes de l’attaque à l’arme automatique du 19 novembre 1980 devant le bar Ramrod, sur West Street, dans Greenwich Village. Cet événement tragique survenait dans un climat tendu par la sortie du film Cruising, neuf mois plus tôt, intensifiant les hostilités contre la communauté gay et nourrissant un climat de peur et de vulnérabilité. Ce drame, tragiquement précurseur, m’interpelle encore aujourd’hui et résonne avec l’attaque similaire survenue au club queer Pulse à Orlando, FL, en 2016, où quarante-neuf vies furent fauchées. Cela nous rappelle que les menaces pesant sur les droits et la vie des personnes queer peuvent être alimentées par la montée des extrémismes politiques et religieux, par le masculinisme et par une rhétorique anti-ÉDI portée par des figures publiques, renforçant un climat LGBTQphobe de plus en plus inquiétant.
Maintenant, que faisons-nous ?
Crédit image :
« Nous sommes Marsha », DCP, 2024
En mémoire de Marsha P. Johnson (1945-1992), auto-identifiée Drag Queen et militante pour les droits des personnes queer, retrouvée sans vie dans l’Hudson River, près du Pier 45. La cause de son décès demeure indéterminée.
Le Marsha P. Johnson State Park, situé à Brooklyn, New York, porte aujourd’hui son nom en hommage à ses luttes d’activiste, notamment au sein de STAR, du Gay Liberation Front et d’ACT UP.
Image générée avec le modèle d’IA générative Midjourney, à partir d’une image de référence stylistique (–sref) et d’une requête textuelle.
Note méthodologique :
L’écriture de ce texte a été soutenue par l’usage de l’outil d’IA générative ChatGPT pour des suggestions stylistiques et structurelles.
Denis Cormier-Piché
Denis est un artiste visuel, poète, militant LGBTQ+ et bénévole. En 2016, il devient le premier Nord-Américain séropositif à recevoir une transplantation rénale dont le greffon provenait d’un donneur VIH+. Patient partenaire organisationnel au CHUM et au Centre de recherche du CHUM, il s’implique dans divers comités : ÉDI (Équité, Diversité, Inclusion), Table de santé numérique du CEPPP, Réseau de santé numérique du Québec et Dossier de santé numérique du MSSS. Il collabore à des recherches universitaires (UdeM, UdeS) et scientifiques (INRS). Gouverneur de la Fondation Émergence (Lutte contre l’homophobie et la transphobie), responsable de projet aux Archives gaies du Québec (AGQ). Il soutient une approche holistique de la santé, prônant un système inclusif et respectueux de tous ses acteurs et actrices, notamment les patients, patientes, usagers et usagères.
Autres participations :
La chambre des blessures
Cellui-qui-jongle
D comme deux