Par ma très grande faute

En haut, va falloir extraire toutes celles qui restent ; en bas, seulement quatre. Onze au total, il en manquait déjà quelques-unes. Nous n’avons pas le temps aujourd’hui, c’est vendredi après tout, vous reviendrez lundi.

La scène se passe à l’hôpital Notre-Dame, au département de stomatologie. On m’y a amenée en transport médical, car je suis hospitalisée à St-Luc. La greffe approche. J’occupe le deuxième rang sur la liste d’attente. Je suis prête, j’ai rencontré tous les spécialistes, passé tous les tests, sauf pour ma bouche. Je croyais qu’à part le lichen plan qui m’en ronge l’intérieur depuis quelques années et me fait tant souffrir, je croyais que mes dents étaient saines et qu’elles ne nécessiteraient aucune intervention avant la transplantation hépatique. Mais j’avais tort, semble-t-il. Onze dents à m’arracher. Les gencives supérieures seraient totalement dénudées ; on en épargnerait quelques-unes sur la mâchoire inférieure. À la question à savoir quand on pourrait renflouer ma muqueuse avec des dents artificielles, on me répond « pas avant un bon six mois ». J’ai failli m’évanouir!

J’ai passé le week-end à pleurer, j’en étais presque déshydratée ! Avant mon départ de St-Luc ce lundi-là, on m’assomme avec je ne sais quoi. Je garde suffisamment de lucidité pour comprendre ce qui m’arrive, sans me laisser gagner par la panique devant le calvaire qui m’attend. Mon frère Jacques m’accompagne cette fois, je suis reconnaissante de sa présence.

Je remets mon dossier de 30 cm d’épaisseur à la secrétaire qui s’empresse de collecter l’argent comptant que mon frère lui tend, car oui, ici, il faut payer. On m’installe dans le fauteuil dentaire. Jacques m’attendra dans le corridor ; lui qui déteste les dentistes ne survivrait pas à ce triste spectacle !

À ma grande stupéfaction, il n’y aura pas d’anesthésie locale. Mon bourreau prétend que me piquer les gencives à maintes reprises me ferait plus de mal que l’arrachage comme tel. C’est que, voyez-vous, mes dents sont déchaussées. Elles sont nu-pieds dans ma bouche ?

L’apprentie hippie que je suis flâne dans Greenwich Village. Je suis en fugue depuis quelques jours. Mon compagnon, un estropié de la guerre du Vietnam rencontré à Plattsburgh où je me suis rendue en autobus depuis Montréal, veille sur moi dans cet univers complètement déjanté. Nous sommes partis en « road trip » dans sa Barracuda Fastback 1968 bleue, modèle pratique, car l’espace nous permet de dormir à l’arrière. Du haut de mes 14 ans, je marche pieds nus, pieds nus à New York ! Les rues sont bondées. Je n’ai jamais rien vu de tel. Banlieusarde, même Montréal m’impressionne, alors imaginez l’effet qu’ont sur moi ce quartier mythique et ses habitants bigarrés, hardis et libertins auxquels je voudrais tant ressembler.

La douleur qui me pénètre me ramène brusquement à ma bouche violentée. Mon tortionnaire reprend position. Les pinces métalliques glissent et grincent sur l’ivoire dentaire. Il se positionne, tire de toutes ses forces. Un bruit infernal emplit ma tête. Je m’ordonne de ne pas résister. Ça fait moins mal quand on se laisse faire. Je m’abandonne. Faites de moi ce que vous voulez, je vous appartiens.

Je pense à tous ces hommes que mon corps d’adolescente a accueillis sans chigner au cours de la quinzaine d’équipées de ma carrière de fugueuse. Make love, not war ! J’ai vraiment pris ça au mot ! Sans-le-sous, forniquer était ma seule monnaie d’échange, le prix à payer pour un endroit sécuritaire où dormir et, qui sait, courir la chance d’avoir un repas, le soir même ou le lendemain matin.

Je les choisissais selon de leur apparence, ces hommes : cheveux longs, jeans, beads autour du cou et, autant que possible, un bon gros joint à la main. Selon ma grande expertise juvénile, avec eux, je ne risquais rien et, pour être franche, rarement me suis-je trompée. J’en profitais autant qu’eux et j’aimais bien attirer leur admiration, et une forme de respect, par ma jeunesse, ma témérité et ma désinvolture.

Voilà, la coupe à blanc du haut est terminée. Les quatre en bas ne capituleront pas aussi commodément que celles du haut ; elles se présentent moins dénudées et sont pourvues de racines bien ancrées dans l’arcade dentaire. Le stomatologue se prépare à une chaude lutte, mais reste convaincu qu’il en sortira vainqueur. Il m’attaque et moi je me demande bien ce que j’ai pu faire pour en arriver là. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter l’hépatite, la cirrhose puis la greffe, après tout ce temps. Il y a eu une vie entre mes frasques hippies juvéniles et la rançon que le destin m’impose aujourd’hui. Serait-ce une fatalité inéluctable ?

Mon père frappe à plat sa large main sur la table placée entre nous dans cette pièce du centre d’accueil où je suis détenue depuis mon retour au pays, après deux mois d’errance. Je sursaute. Il est furieux. Ce n’est pas vrai que je vais blâmer ma mère pour mon comportement, pas vrai que je vais mettre la faute sur la famille. Je suis la seule, l’unique responsable de ce qui m’arrive. C’est dans ma tête que ça ne tourne pas rond, il suppose même que je sois atteinte de folie ! Eux n’ont rien à voir là-dedans, ne portent nulle responsabilité et n’en accepteront aucune. Comme j’ai fait mon lit, je me couche.

La sordide besogne est achevée ; le dentiste paraît satisfait, mais rompu. On m’aide à me relever et à prendre place dans le fauteuil mobile. On remet mon dossier sur mes genoux ; je me demande à quoi il a bien pu servir ! Le retour s’effectue dans un morne silence accompagné, pour ma part, de vertiges alanguis. Je sens les larmes couler doucement sur mes joues et leur goût salé se mêle à celui du sang dans ma bouche.

Danielle Guénette

Je vis avec un nouveau foie depuis avril 2009.  Mon genou droit est fait de titane et mon poumon gauche est amputé de son lobe inférieur depuis quelques mois.  Je suis la mère endeuillée d’un garçon qui aura vécu 43 ans et qui m’aura permis d’être la grand-mère d’une belle grande ado. Je travaille à l’administration au Phare Enfants et Familles, unique maison de soins palliatifs pédiatriques au Québec et j’en suis honorée. J’aime l’écriture et je suis reconnaissante d’avoir l’occasion de m’y adonner dans le cadre des ateliers offerts par l’infrastructure.

Autres participations :
Cherche et trouve… nodules au poumon gauche dans un scan de l’intestin grêle !