Je hais ces nouveaux arrivants. Ceux qui ont déjà, dans la dernière décennie, passé la frontière sans embarras. Ceux à venir à qui on ouvrira la porte comme si cela allait de soi. Le sourire aux lèvres. Les larmes aux yeux. Manifestation d’un évènement se voulant heureux. Nous ne le montrons pas, mais nous sommes furieux.
On a exigé de m’adapter comme si la nouvelle devait m’être réjouissante. Or, moi, ma contrée est vierge et n’a jamais été colonisée. Comment pourrais-je éclater autrement qu’en sanglots en voyant et prévoyant l’envahissement qui soudainement s’élargit dans tout mon pays jusqu’à pénétrer chacune des demeures qui m’étaient chères. Sauf la mienne où n’y aura pas d’« il était une fois… nous. » Nous ne serons jamais que deux résistants aux charmes des enfants naissants.
Aujourd’hui, j’en veux aux étoiles, aux bonnes fées, aux choux et aux cigognes. Ils ont tous contribué à créer de la magie comme si tout pouvait être permis à n’importe qui.
C’est pourquoi je hais encore plus les nouveaux arrivants qui enchantent leurs désormais parents, mais je me rappelle constamment que je ne serai jamais maman.
Ces nouveaux arrivants se nomment Émile, William, Olivia, Liam, Noah et Anne-Cécile Côté. Et ça, ce n’est que de mon côté. Oh, je leur souhaite de loin bien du bonheur. Mais pas dans mes bras qui me rappellent trop le berceau que je n’achèterai pas. L’horloge tourne encore, mais il n’est plus l’heure pour moi du corps à corps où je n’aurais fait qu’un avec toi. Toi en moi et moi pour toi. Avec lui. Nous. Trois.
À mon âge, les gosses arrivent de partout avec leur carrosse et leur nounou. Où étaient-ils quand j’avais 20 ans et que cela m’était encore possible de croire en un changement de nom ?
Maman
Beaucoup le portent comme prénom. Pour moi, il n’y en a qu’une qui détiendra réellement cette prérogative. Les autres, qu’elles se l’octroient elles-mêmes par la bouche des enfants de leur chœur ! Moi, je n’y aurai jamais droit. C’est pourquoi ce droit m’écœure.
Je serai tante, marraine, grande cousine ou étrangère pour des bébés qui ne demandent rien en retour qu’un peu d’amour que je ne peux leur donner, car un jour, le cancer s’est servi de mon ventre pour le ravager. Comme s’il lui fallait vraiment se venger d’une femme qui a mis trop tôt la table à langer. Depuis l’enfance, je rêve de ce métier. Il faut croire que je ne l’ai pas mérité. Et maintenant, depuis dix ans, j’en veux au monde entier.
Aujourd’hui, je ne suis plus ce jardin fleurissant. Et je maudis les nouveaux arrivants de choisir toutes les belles couleurs pour célébrer leur avenir. Moi, il n’y a rien à venir. Que le noir qui subsistera après mon départ. Mon héritage blessé s’invitera sur du papier, mais pas dans un être que j’aurais souhaité chérir de la tête aux pieds.
Je ne suis pas seule. Nous sommes deux amoureux à trouver douloureux notre bercail vide sans nouvel arrivant. Mais même si l’amour de ma vie survit aussi à ce que je vis, j’aurais quand même eu assez d’amour pour croire à l’addition un plus deux égale… toi.
Sophie René de Cotret
Entre son travail d’intervenante psychosociale en oncologie, son bénévolat pour la Fondation québécoise du cancer comme paire-aidante, ses multiples rendez-vous médicaux causals à son cancer en rémission et à sa greffe hépatique, Sophie René de Cotret écrit. Quelques récits pour se comprendre un peu mieux, mais surtout du slam pour mettre en lettres, en sons et en performance ce qu’elle souhaite parfois dénoncer, mais surtout crier à sa façon ce que d’autres taisent faute de mots. Ses écrits sont maintenant teintés de son art et sonnent, surtout prononcés à voix haute.
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