Cher Niall,
Cela fait maintenant 2 ans, presque trois, que je te côtoie et je connais si peu de choses sur toi. Je sais que tu es un homme qui adore les bleuets ainsi que le fast-food, que tu es dans la fin de la trentaine, approchant de tes quarante ans, puis je sais que nous n’avons pas grandi dans la même génération.
Tu as baigné dans cette époque si particulière, à cheval entre les années 90 et l’aube du nouveau millénaire. Je t’imagine, enfant puis adolescent, vivant ces moments qui ne sont pour moi que des pages dans les manuels scolaires. Tu as sans doute vu, à la télévision, le Mur de Berlin qui s’effondrait sous les coups de pioche. Cette même année, tu as sûrement entendu parler de la tuerie de Polytechnique, puis, dix ans plus tard, de celle de Colombine.
Entretemps, il y avait cette magie nouvelle : la révolution des logiciels en 1995 qui a fait naître le film Histoire de Jouets (Toy Story). Ce premier film de Pixar et de Disney en 3D a dû te faire rêver. Tu as dû t’extasier lorsque les compagnies de jeux vidéo se sont servies de cette technologie pour faire passer leurs nouveaux jeux du mode 2D en 3D. Mais je pense aussi à ton visage, des années plus tard, devant l’écran de télévision, témoin impuissant de ces avions qui percutent les tours jumelles. Le 11 septembre 2001.
Et puis, entre les craintes surréalistes du bogue de l’an 2000 et l’émerveillement devant ces premiers téléphones qui tenaient dans ta poche, tu as été ce pionnier découvrant Facebook, YouTube, Twitter, rebaptisé aujourd’hui X… Ces fenêtres ouvertes sur un monde virtuel qui allait devenir le mien. Tu as vu naître ces connexions qui m’ont fait grandir.
En effet, je suis née et j’ai grandi dans les années 2000. J’ai connu un monde déjà tout numérisé, connecté, où l’information est un flux continu et parfois étouffant. Pour moi, les écrans n’étaient pas une fenêtre vers un nouveau monde : ils ont toujours été là. De mon côté, la crainte la plus surréaliste que j’ai vécu était la supposée fin du monde le 21 décembre 2012. J’avais 12 ans. Puis, la dernière grande épreuve que j’ai connue, celle qui a scellé ma jeune vie d’adulte, ce n’est pas la fin d’une guerre froide, mais un grand confinement mondial causé par la COVID-19.
Nous avons été façonnés par des réalités si différentes. Toi, par la construction de l’ère du numérique ; moi, par ses conséquences.
Et puis, il y a deux ans, nos destins se sont croisés. Nos vies se sont nouées d’une façon que je n’aurais jamais pu imaginer. Tu m’as offert un avenir, et je t’ai offert une seconde vie, dans un nouveau corps.
Car vois-tu, Niall, je réalise que je ne m’adresse pas seulement à mon donneur. Je parle à toi, mon greffon, cette partie de moi qui n’est pas tout à fait moi.
Tu n’es plus tout à fait toi, et je ne suis plus tout à fait moi. Nous formons maintenant une seule et même personne, un pont entre deux époques, deux histoires. Tu es ce souvenir silencieux d’un temps que je n’ai pas vécu, mais que je porte désormais en moi, pour toujours.
Avec toute ma gratitude,
Camille
Camille Benitez
Je m’appelle Camille Benitez. J’ai 24 ans et j’étudie au Collège Montmorency en Art, Lettre et Communication : profil littérature. Je suis née avec une déficience visuelle, en plus d’avoir un syndrome orphelin nommé W.A.G.R (Wilms tumor, aniridia, genitourinary anomalies, and a range of developmental delays), où il y a moins de 500 personnes atteintes de ce syndrome dans le monde. Ce syndrome a entrainé un cancer sur mes deux reins alors que j’étais qu’un bambin. Cela a suivi par une insuffisance rénale lors de mon enfance et de mon adolescence, puis de ma première greffe rénale à l’âge de 22 ans. Mon rêve est de devenir écrivaine pour des romans de genres policier, suspense et horreur, puis d’être scénariste pour des films et des séries.
Autres participations :
L’interrupteur Magique
Le Gardien de mon destin