
Tout en émettant des murmures aigus plaintifs et mélodieux, Roméo dépose son offrande quotidienne au seuil de la porte vitrée de la salle à manger, afin d’agrémenter le rituel du petit-déjeuner. N’osant pas le réprimander pour ne pas le brimer dans sa largesse, je lui explique calmement, mais avec fermeté que je n’ai pas besoin de ses preuves d’amour. Je lui rappelle que je ne suis point promise au comte « Pâris » et qu’ici on ne fait pas dans la tragédie shakespearienne. Il fait la sourde oreille. Je l’épie de la fenêtre dans l’espoir de l’intercepter afin de sauver de futures victimes. Je l’aperçois alors qu’il s’affaire à torturer un petit animal. Sans doute par vengeance. J’accours. Je pourchasse le fauve. Le petit rongeur gris figé à plat ventre dans l’herbe est inerte. Je l’examine de près. Il respire. Il est en état de choc. N’osant pas le toucher à main nue, j’enfile des gants épais et dépose l’éclopé, avec précaution, dans une boîte que je place à l’ombre sous la véranda. Je le caresse tendrement entre ses deux minuscules oreilles brunes. Il se détourne soudainement pour m’examiner. C’est un bébé. Un petit rat. Non de la ville, mais de la campagne environnante. Apeuré, il se détourne vivement. Sa respiration s’amplifie. Je réalise mon erreur. Je le transporte à toute vitesse dans le cabanon afin de le laisser à lui-même dans l’espoir qu’il ne succombera pas à une crise cardiaque. Comme celle d’un poisson qui aspire de l’oxygène, sa mâchoire s’ouvre et se referme dans un rythme soutenu. Des sons étouffés répétitifs se dégagent de ses lèvres qui se rencontrent dans le feu de l’action. Le souffle vital s’échappe à chaque expiration. Comme lors de ton départ, Myriam, ma sœur bien-aimée. J’installe la bobine du film mnémonique sur le projecteur imaginaire. Je le mets en marche. Les images défilent : ton front est moite et ta bouche pâteuse. J’humecte ton visage à l’aide d’une serviette tiède. Telles des trainées de gaz vaporeux teintées de rose et de mauve qui flottent au-dessus de Gaïa. Ton essence s’échappe progressivement. Elle plane à présent dans la chambre que tu occupes aux soins palliatifs. Elle enveloppe mon âme éplorée. Puis, sans crier gare, elle s’envole rejoindre les étoiles au firmament, alors qu’elles scintillent suspendues à des années-lumière. Bien qu’elles se soient éteintes, il y a des milliards d’années, l’énergie lumineuse qu’elles dégagent est un rappel de leur existence. Je veille longtemps ta dépouille avant que les rapaces ne l’emportent aux frontières de l’oubli.
Après trois cent soixante-quatre révolutions autour de l’astre solaire, je me surprends encore à scruter la voûte étoilée dans l’espoir de te retrouver dans les méandres de la Voie lactée. Bien que le deuil m’habite encore, je commence à reprendre goût à la vie. Malgré ma nature indépendante, j’accepte de me joindre à une chorale locale afin de me divertir et de venir en aide aux plus démunis, grâce à la collecte de denrées qui aura lieu lors du spectacle de Noël communautaire. Lors de mon premier trajet vers le site où auront lieu les répétitions j’aperçois dans le rétroviseur de ma fourgonnette le couchant, telle une boule de feu spectaculaire, plonger progressivement dans le bitume, pendant qu’une majestueuse pleine lune orangée émerge au travers du pare-brise. C’est l’astre des moissons. Elle s’élève fièrement au-dessus de la chaîne de montagnes du Bouclier canadien qui fait la gloire de notre paysage bucolique. Je capture une image photographique de ce moment magique, que j’interprète comme un beau présage ainsi qu’une manifestation de ta présence, ma sœur, car il survient la veille du premier anniversaire de ton départ vers l’au-delà. Une fois arrivée à destination, je constate que le répertoire des chansons du chœur du temps des Fêtes porte sur la thématique du bonhomme de neige. Au programme : « It’s Christmas time again, Voici le Père Noël, Shake up Christmas, Guillo prends ton tambourin, Do you want to build a snow man… » Quoique je trouve ce choix de chansons somme toute « quétaine », je me résigne, car le chœur regroupe des gens sympathiques, enjoués et soucieux du bien-être de la communauté. Pour mieux avaler la pilule lors des répétitions, je donne libre cours à mon sens de l’humour. Bien que je sois immunosupprimée parce que je prends des médicaments antirejets pour brider mon système immunitaire, je chante haut et fort sans le port d’un masque. Sans tambour ni trompette, un ATCHOUM retentit ! Malgré le fait que je me tienne à l’écart du groupe pour minimiser les risques de contaminations possibles, je visualise au ralenti des milliers de gouttelettes virulentes trouvant leur chemin jusqu’à moi. Comme de fait, quelques jours plus tard, un virus prend mes poumons d’assaut. Voilà l’occasion de tirer ma révérence et de quitter la chorale. Hélas ! comme je ne suis pas du genre à abdiquer facilement, une fois sur la route de la guérison je reviens à la charge. À la grande surprise des membres du chœur, je me présente à la répétition masquée. J’explique mon état de santé. Trois vaccins me seront sous peu administrés pour lutter contre le virus de la Covid, la grippe saisonnière et un virus pulmonaire. Le masque sera alors retiré. En attendant, bien que je respire avec difficulté avec le port dudit masque, je m’efforce de chanter.
Deux semaines plus tard, je suis blindée. Enfin, presque. Je prends quelques bouffées de cannabis avant de faire mon entrée, dans l’arène du cirque vocal, métamorphosée en Bozo le clown. Je jubile ! Je suis à présent littéralement démasquée. Au diable les filtres. Une soprano d’un âge avancé à lourde poitrine attirée par la gravité planétaire et aux cheveux gris stylés à la Jeanne d’Arc exsude une certaine bonhommie. Elle imite une jouvencelle durant sa prestation de la chanson thématique du film d’animation pour enfants Frozen. Sa voix chevrotante expulse : « Come on, let’s go out and play… Elsa! Please! I know you’re in there… Elsa, let me in ! » Je sens monter en moi une rigole frénétique qui chemine rapidement vers une autre galaxie. Je cache mon visage derrière mes partitions, car mon corps est secoué d’une hilarité que je tente de contenir. Soudain, un volcan explose, éclaboussant de sa lave euphorique les sopranos, les altos, le ténor et la chef.fe des choristes. On me pointe. Regardez-la ! Ah ! Ah ! Ah… Bien que les regards soient rivés sur moi, « Jeanne la pucelle » a l’impression d’être la risée de cette tragi-comédie. Elle est dans tous ses états. Elle s’excuse profusément pour sa médiocre performance. Malgré mon état de jubilation disjoncté, j’essaie de lui faire comprendre que j’ai aimé sa prestation vocale. Ses yeux s’écarquillent. Elle prend son courage à deux mains et recommence la chanson du début. Tout se déroule bien jusqu’au moment où elle tente de se rendre de nouveau à la fin de sa partition : « Elsa, let me in… » C’est alors que ma rate dilatée comme l’univers en expansion provoque un nouveau séisme : « Ah ! Ah ! Ah ! Hi ! Hi ! Hi ! Oh ! Oh ! Oh… »
Le lendemain matin, je me présente à mon CLSC pour ma prise de sang trimestrielle de suivi post-greffe. En après-midi, je reçois un appel de mon infirmière attitrée ainsi que de mon spécialiste hépatique : « Madame Dahan, vos enzymes sont trop élevés. Vous devrez avoir une autre prise de sang dès que possible. On a détecté chez vous une infection urinaire, mais ça ne justifie pas le taux anormal des enzymes de votre foie. Avez-vous été malade récemment ? » « Eh bien oui, il y a deux semaines j’ai attrapé une grippe. Un membre de la chorale de laquelle je fais partie a éternué… » « Vous avez probablement eu la Covid. J’aimerais que vous veniez au CHUM ce jeudi pour une biopsie hépatique, car vous faites possiblement un rejet. » « Est-ce vraiment nécessaire ? Je vous pose cette question car, hum… J’hésite à vous en faire part, mais… je dois vous avouer que j’ai fumé quelques bouffées de cannabis le jour avant ma prise de sang. C’est peut-être pour cette raison que mes enzymes sont déréglés ». « Ça n’a rien à voir. Vous verrez, le médecin qui vous fera la biopsie vous gèlera comme il faut ». Nous filons à Montréal, mon conjoint, Zazou notre fils canin et moi-même. Nous en profitons pour nous balader dans le quartier de Place Ville-Marie où nous séjournons. Au crépuscule, nous découvrons un couloir pédestre arqué recouvert de feux scintillants qui lui prête une atmosphère du temps des Fêtes. Le couloir magique mène à l’embouchure de la station de métro Square-Victoria. Je constate que l’entrée de la bouche de métro qui est en fer forgé de style Art nouveau est une réplique d’une station parisienne. Je me souviens avoir photographié l’original lors d’un de mes voyages à Paris il y a plus de vingt ans. J’ai l’impression d’être transportée dans le temps et dans l’espace, celui de mon pays natal.
Comme je suis en terre inconnue, voire sur la planète Mars, je m’informe auprès du chirurgien qui s’apprête à faire la biopsie s’il a eu précédemment des cas d’hémorragies à la suite de l’intervention. Il tente de me rassurer. Il m’explique que comme dix ans se sont écoulés depuis ma greffe, il est de mise de faire un prélèvement des tissus hépatiques pour analyse. Une fois l’opération terminée, il constate la présence d’une larme. Il est très concerné par la goutte qui perle sur ma joue. Je lui explique que ce n’est qu’un écoulement involontaire. Il n’est point dupe. Il semble frustré. Il s’esquive en saluant ses assistantes pendant que l’une d’elles applique une pression constante sur la plaie de la veine de mon cou, dans laquelle un tube a été inséré durant l’opération, afin qu’elle ne pisse pas le sang. C’est un rappel de ce que tu as dû endurer, ma sœur, lors de tes traitements de chimiothérapie intra-artérielle destinés à éradiquer ta tumeur cérébrale. J’aurais aimé que tu sois toujours de ce monde afin que tu veilles sur moi et que tu m’apaises grâce à tes mots bienveillants, comme tu le faisais de ton vivant.
De retour au bercail, je reçois un appel de mon spécialiste qui me fait part des premiers résultats de ma biopsie hépatique. Il m’explique qu’il y a de l’inflammation et des fibroses présentes possiblement liées au fait que, lors de ma greffe, mes voies biliaires n’étaient pas bien ajustées au foie de mon donneur. Allongée dans mon lit avec Roméo à mes côtés, je ressens une forte pression dans la partie supérieure droite de l’abdomen où se situe le lobe hépatique le plus volumineux. Je suis convaincue que c’est ma dernière nuit sur Terre. Je pleure. Puis je me raisonne. Après tout, je ne tiens pas vraiment à rester sur cette planète, car l’étau se resserre rapidement à l’ère anthropocène apocalyptique dans laquelle nous vivons. Les dictateurs, les criminels et les exploiteurs de ce monde vont bientôt nous éliminer un par un à notre insu afin d’avoir la mainmise sur nos ressources vitales. De fait, tels des serpents qui se mordent la queue, les multinationales de l’agro-industrie s’accaparent notre eau — l’or bleu —, pour la vendre à gros profit, embouteillée dans du plastique… ce qui contribue grandement à la crise de l’eau mondiale, laquelle se retrouve, de surcroît à la Bourse ! Par ailleurs, les autocrates et ceux qui aspirent à le devenir nous manipulent et nous assimilent progressivement grâce, notamment, à la dissémination de désinformations médiatiques comme le fait la Poutine russe « à la sauce brune », qui s’acharne à déféquer sur l’Ukraine, et son acolyte le Polichinelle hors la loi élu comme chef d’État « par ses parias du Far West… ».
Je vais vous rejoindre, Grande sœur, Papa, Maman, et toi, Petit Frère parti trop tôt alors que tu venais à peine de sortir de l’adolescence. Et vous aussi, mes enfants canins et félins que j’ai aimés comme si vous étiez issus de mes propres entrailles. Mon amoureux shakespearien s’étale de tout son long sur moi. Il me fixe dans les yeux. Il me sonde, puis se blottit à mes côtés. Sa chaleur me réconforte. Il me chante une berceuse qui me plonge dans un sommeil profond : « …moi je t’offrirai des perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas. Je creuserai la terre jusqu’après ma mort pour couvrir ton corps d’or et de lumière. Je ferai un domaine où l’amour sera roi, où l’amour sera loi, où tu seras reine. Ne me quitte pas. Ne me quitte pas. Ne me quitte pas. Ne me quitte pas. »
La lumière dorée filtre au travers de mes rideaux capillaires, lesquels s’entrouvrent pour absorber une lueur d’espoir. Je remercie l’univers d’être toujours là. Mon Roméo émet un miaulement enjôleur. C’est le moment privilégié du rituel du petit-déjeuner… « Bonne nouvelle, madame Dahan, notre équipe s’est réunie ce matin. Nous avons décrété que votre foie ne fait pas de rejet cellulaire, cependant il faut rester vigilant, car les enzymes hépatiques restent élevés. Dites-moi, consommez-vous de l’alcool ? » « Je ne bois que de la bière sans alcool. Même pas de la zéro virgule cinq, mais de la zéro pour cent pour être exacte ! ». « Et… consommez-vous de la cocaïne ? » « Mais non, voyons ?!? » Je suis à présent un clown triste, pour ne pas dire un triste clown. En soirée, je pénètre l’arène des répétitions de notre petit cirque vocal. Je suis heureuse de retrouver mes potes choristes. Alors que nous nous apprêtons à entamer Shake up Christmas, afin de refouler mon amertume et d’amuser mes compères j’envoie : que diriez-vous si, au refrain, nous taisions la première syllabe du mot happiness ? On me fait les yeux ronds. Le silence pèse. Ma prestation clownesque ne fait pas forte impression. Puis, le ténor s’exclame : « Good to the last drop ! Guillo, prends ton tambourin et toi prends ta flûte Robin ! »
En réponse à ma requête insistante auprès de mon hépatologue, je reçois enfin le résultat imprimé de ma biopsie : « L’architecture est fortement perturbée par une zone excessivement fibreuse d’un côté de la biopsie et une zone relativement épargnée de l’autre côté… Il y a une inflammation concentrée au niveau de cette fibrose… Il se peut que la biopsie ait aléatoirement ciblé une zone anciennement affectée… » J’observe les vestiges, laissés par l’éruption du Vésuve, témoins silencieux de la destruction qui a marqué la région de mon foie. « On a vu souvent rejaillir le feu de l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux. Il est, paraît-il, des terres brûlées donnant plus de blé qu’un meilleur avril et quand vient le soir pour qu’un ciel flamboie le rouge et le noir ne s’épousent-ils pas ? Ne me quitte pas. Ne me quitte pas. Ne me quitte pas. Ne me quitte pas. »
Malgré mon état de santé précaire, je retourne dans l’enceinte du chœur champêtre. Lors de notre répétition générale, une choriste inexpérimentée avec l’équipement sonore emprunté — dont les basses sont mal ajustées, car elles sont rugissantes — augmente brusquement sans prévenir le volume d’une énorme enceinte sonore qui est collé contre moi. Son intervention provoque deux interférences aiguës extrêmement puissantes qui menacent de défoncer le toit de la chapelle où nous nous trouvons et agressent violemment mes oreilles. Bien que cette expérience soit très douloureuse, je continue de chanter par solidarité en dépit du fait que je ressens d’intenses palpitations cardiaques qui menacent de défoncer mes tympans. N’en pouvant plus, je m’assois sur un banc d’église. Je suis en état de choc. Je suis beaucoup plus vulnérable qu’auparavant, car ma dose d’immunosuppresseurs a été triplée récemment. Ce qui signifie que j’ai non seulement mis en péril mon bien-être en participant à la chorale, mais je risque aussi à présent de perdre l’ouïe ! C’en est trop ! Alors que j’observe les membres du chœur entamer la dernière chanson du programme depuis le banc sur lequel je suis posée, je ressens la terre trembler sous mes pieds. Une fuite de gaz toxique se répand autour de moi, pendant qu’une épaisse fumée noire s’échappe de mes oreilles fissurées. Soudain, une colère tsunamique se déclenche en moi menaçant de tout engloutir sur son passage. Un raz-de-marée se pointe. Je fuis en claquant les lourdes portes du temple. Contrairement à la femme de Loth, je me retiens de jeter un regard derrière moi.
Comme je ne suis pas du genre à abdiquer facilement, je pénètre de nouveau le temple, car c’est le grand jour de notre prestation des cantiques de Noël sur la thématique du bonhomme de neige. En dépit de ses blessures subies lors du tsunami déclenché durant notre répétition générale, notre chœur festif est au rendez-vous. Pour l’occasion, je suis coiffée d’un chapeau, vert lime, lustré de style haut-de-forme orné d’un gros ruban rouge satiné pour lui conférer un aspect du temps des fêtes. La petite église du village est pleine à craquer. Sous le regard attentif et jovial des auditeur.ice.s de tous âges, le spectacle commence au signal de la chef.fe de notre chorale : « C’était la mode autrefois de louer le roi des rois, c’était la mode autrefois de louer le roi des rois. Guillo, prends ton tambourin et toi, prends ta flûte, Robin… Au son de ces instruments, je dirai Noël gaiement… Tur-lure-lu, pata-pata-pan, ture-lure lu, pata-pata-pan ! »

Chantal Dahan
Chantal Dahan est une artiste multidisciplinaire née à Marseille. Elle est titulaire d’un baccalauréat spécialisé en arts visuels de l’Université d’Ottawa et d’une maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal. Au cours des 30 dernières années, son travail a été présenté dans de nombreuses expositions artistiques et nombreux festivals de films au Canada et à l’étranger. Ses œuvres font partie de plusieurs collections privées et publiques, dont celles du Musée national des beaux-arts du Québec et la Galerie d’art d’Ottawa, qui a fait l’acquisition, entre autres, de l’ensemble de son œuvre : The Dahan Bunch – Perdu dans l’espace et Paris-Ottawa, 1968.
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