L’interrupteur Magique

Si vous aviez la chance de posséder un interrupteur magique capable de guérir toutes les maladies et tous les handicaps, lèveriez-vous l’interrupteur pour guérir de votre maladie ou de votre handicap ?  

Cette question est intrigante, n’est-ce pas ? Je l’ai posée à certains de mes amis nés aveugles de naissance. L’un d’eux m’a répondu : 
« Oui, parce que j’ai toujours voulu savoir ce que ça faisait de voir, et le fait de voir me permettrait d’avoir une vie normale. » 
Puis, un autre m’a répondu : 
« Non ! Je devrais tout réapprendre depuis le début  : marcher sans dépendre d’une canne blanche, manger et boire, lire et écrire, reconnaître les couleurs et les formes des objets qui m’entourent, apprendre à me fier à mes yeux plutôt qu’à mon ouïe et mon toucher […]. » 

Au début, j’étais sceptique quant à l’opinion de mon deuxième ami. Je croyais davantage l’argument de l’autre, qui disait que voir lui permettrait d’avoir une vie normale. Mais pour trancher ce débat, il faut probablement le vivre soi-même : voir pour le croire. 

J’ai reçu l’appel de Transplant Québec un mardi soir. Dès l’instant où le médecin de garde de Transplant Québec avait prononcé les mots : « Il y a un match entre vous et un patient en mort cérébrale », je n’en revenais pas. J’allais enfin recevoir un rein. L’adrénaline a immédiatement envahi mon corps : je tremblais et je bégayais. 

Le jour de l’opération, c’était un vendredi. Je n’avais littéralement pas dormi depuis trois jours, depuis l’appel de Transplant Québec, mais je ne me sentais pas fatiguée. L’adrénaline était toujours présente en moi. Puis, en début d’après-midi, un préposé aux bénéficiaires est venu dans ma chambre. Il m’a demandé si j’étais bien Camille Benitez. J’ai répondu oui, et il m’a annoncé que c’était l’heure de partir en salle d’opération. 

Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé entre le moment où j’ai quitté ma chambre et celui où je suis entrée dans la salle d’opération. Une chose est certaine : plusieurs minutes, peut-être même une bonne heure. Tout ce dont je me souviens, c’est l’anesthésiste ou l’un des infirmiers qui m’a dit de respirer profondément dans un masque à oxygène. J’attendais la chanson Same Old Love de Selena Gomez. J’avais demandé à l’anesthésiste de me mettre de la musique pour me calmer, car j’étais extrêmement stressée à l’idée qu’un chirurgien allait ouvrir mon corps pour insérer un organe vital. 

Je chantonnais la chanson à voix basse tout en respirant dans le masque. Quelques secondes après, j’ai ressenti une sensation étrange dans mes oreilles, comme si le volume de la musique diminuait. Puis mes yeux se sont fermés, et je n’ai plus rien entendu. 

Le temps semblait s’être arrêté. J’avais l’impression de voir l’intérieur de mes paupières pendant cinq ou six secondes. Ensuite, j’ai vu un fond noir et fait un rêve : je marchais dans les couloirs sombres d’un train en marche. Il roulait au milieu de la forêt coupée par des chemins de fer. Il y avait un ciel gris, mais il ne pleuvait pas. À un moment donné, j’avais vu une femme dans un compartiment. Elle m’avait regardée, elle m’avait souri, elle avait tourné sa tête vers la fenêtre, puis elle avait commencé à regarder le paysage. Mon rêve s’est terminé là ! 

J’entendais une voix m’appeler :  

– Camille, réveille-toi !  

J’ai lentement ouvert les yeux. Je me sentais perdue, je ne savais ni où j’étais ni ce qui se passait. Une femme, debout devant moi en salle de réveil, s’est exclamée :  

– L’opération s’est bien passée ! 

J’ai très peu de souvenirs de la suite de ces évènements, probablement à cause des forts médicaments que l’anesthésiste et les infirmiers m’ont administrés. Le souvenir qui vient en premier est celui d’un néphrologue qui a débarqué dans ma chambre d’hôpital vers 9h du matin, pendant que je mangeais mon petit déjeuner. C’était le troisième jour après ma transplantation rénale. Il avait l’air surexcité, il avait un grand sourire sur son visage. Il s’est exclamé :  

– Nous avons reçu les résultats des prises de sang de ce matin. La créatinine est très belle. Elle est à soixante-huit.  

– Vraiment ? ai-je répondu 

– Oui ! Elle n’a jamais été aussi belle. 

C’est vrai ! Elle n’avait jamais atteint ce nombre de toute ma vie. J’ai eu ma transplantation rénale alors que j’étais âgée de seulement vint-deux ans. Avant d’atteindre cet âge, j’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence avec des reins plutôt faibles. Je ne pouvais pas manger de nourritures salées, ni des aliments qui contenaient du potassium et du phosphore. C’était vraiment difficile, surtout au secondaire où je voyais mes amis manger une tonne de fast-food, alors que moi j’en mangeais rarement.  

Aujourd’hui, à vingt-quatre ans, je m’apprête à célébrer le deuxième anniversaire de ma transplantation rénale. Je considère ce rein comme un vrai miracle. Cependant, je ne peux pas dire que j’ai une vie normale avec deux reins fonctionnels. J’ai trois reins, mais un seul fonctionne : mon greffon. Je suis et je resterai immunosupprimée à vie en raison des médicaments antirejet, que je dois absolument garder avec moi. Si je manque une dose, je risque le rejet. J’ai dû apprendre à les utiliser. Je devrai toujours les garder près de moi, car si j’ai le malheur de manquer une dose, je risque de faire un rejet. Donc, je devrai les avaler chaque matin et chaque soir pour le restant de ma vie. Bien sûr, ce n’est pas l’idéal de se lever tôt le matin pour les avaler, mais je les considère aujourd’hui comme mon « pré-déjeuner », puisque je suis le genre de personne qui doit absolument manger dès l’instant où je me lève.  

J’ai aussi dû apprendre à varier mon alimentation. Les néphrologues m’ont confirmé que ma fonction rénale s’était améliorée, mais cela ne signifie pas que je peux manger tout ce qui me chante. J’ai la possibilité maintenant d’ajouter une pincée de sel dans mes repas quotidiens, en plus de manger ce qui me plaît. J’ai d’ailleurs commencé à goûter à des aliments que je mangeais rarement lors de mon adolescence, comme des bananes, des pommes de terre, du fromage Petit Québec (mon préféré), du parmesan, des saucisses… 

Grâce à l’interrupteur, magique, j’ai pu réaliser l’un de mes rêves : étudier la littérature au niveau collégial. Alors, si vous aviez la chance de posséder un interrupteur magique capable de guérir toutes les maladies et tous les handicaps, le lèveriez-vous pour restreindre certaines de vos restrictions et pour réaliser vos plus grands rêves ?

Camille Benitez

Je m’appelle Camille Benitez. J’ai 24 ans et j’étudie au Collège Montmorency en Art, Lettre et Communication : profil littérature. Je suis née avec une déficience visuelle, en plus d’avoir un syndrome orphelin nommé W.A.G.R (Wilms tumor, aniridia, genitourinary anomalies, and a range of developmental delays), où il y a moins de 500 personnes atteintes de ce syndrome dans le monde. Ce syndrome a entrainé un cancer sur mes deux reins alors que j’étais qu’un bambin. Cela a suivi par une insuffisance rénale lors de mon enfance et de mon adolescence, puis de ma première greffe rénale à l’âge de 22 ans. Mon rêve est de devenir écrivaine pour des romans de genres policier, suspense et horreur, puis d’être scénariste pour des films et des séries.

Autres participations :
Le Gardien de mon destin