Blanche, assise à son piano à queue, ferme les yeux, respire un grand coup et plaque de ses mains longues, déformées par des années de pratique, le premier accord franc, brutal de la Pathétique de Beethoven qui s’empare de son âme et l’attire dans le monde paradisiaque de son œuvre. Elle lève les yeux, ses yeux hypnotisés et illuminés par l’émotion, son corps se penche et se redresse comme si elle voulait faire jaillir le son du clavier tel le jet d’une fontaine, et ses mains s’agitent, ses doigts courent, montent et descendent en chromatiques pour s’arrêter dans un moment de silence, un soupir langoureux. Soudain, ses longs doigts articulés se mettent à virevolter tels des papillons sous forme de jolies notes s’envolant pour venir caresser le cœur et raviver des émotions profondes.
Envoutées, mes mains s’agitent et veulent s’échapper pour accompagner celles de Blanche. Je les effleure du regard, ces mains de pianiste, mains larges, dépourvues de finesse, fortes, puissantes, des doigts aux ongles courts sans fantaisie, mais souples et qui trépignent devant une feuille de musique. Mon cœur palpite en poursuivant le grondement des accords graves. Je pense à Beethoven, Liszt, Chopin, Rachmaninov, tous ces grands poètes de la musique qui m’ont fait travailler, qui ont fait souffrir chaque articulation de mes mains, mes poignets et mes doigts pour interpréter leurs compositions avec authenticité. Ces grands maîtres ont créé des œuvres de passion dévoilant les secrets de l’âme, ils ont fait vibrer les cœurs, ont fait pleurer les insensibles, ont compris tout ce qu’il y a de plus sombre et admirable en soi, ont ébloui, ont provoqué l’extase, la passion, la joie.
Blanche, épuisée, s’affaisse et s’abandonne en déposant ses mains sur le dernier accord qui, comme un murmure, plane et s’éteint dans l’espace.
Ce moment d’évasion a ravivé à la fois ce doux souvenir de Blanche et la dure réalité de cette période avant ma greffe de foie. Jouer du piano a toujours fait partie de mon quotidien et encore aujourd’hui. J’avais une mémoire phénoménale de toutes ces pièces importantes de ces compositeurs que j’ai adoré interpréter et particulièrement celles de Debussy mon préféré, Clair de lune, Children’s corner, les Arabesques… ses œuvres picturales nous entraînant dans des rêves les plus fous.
Et voilà qu’un jour, l’encéphalopathie s’est invitée dans le méandre de ma maladie et a effacé effrontément et radicalement ces mémoires. Avant, quand je déposais mes mains sur le clavier, elles trouvaient le chemin des notes de la pièce choisie. Aujourd’hui, quand je pose mes mains, elles ne se souviennent plus. Je regarde la partition et je suis obligée de réapprendre et de rechercher le lien perdu. J’en suis à la technique et non à la virtuosité.
Malgré tout, l’émotion ne m’a jamais quittée, car dès les premières notes, mon cœur s’emballe et je peux nuancer chaque mouvement et chaque note librement. Mes mains au piano, c’est mon âme qui se dévoile, c’est le frisson de la passion. Beethoven, n’a-t-il pas été frappé et révolté par une surdité progressive, insidieuse fatalité pour un musicien? Humilié par ses douleurs, mais audacieux, il a continué à composer et à développer des techniques pour compenser.
Sourd, dans le silence absolu, Beethoven nous a offert cette œuvre magistrale, l’Hymne à la joie (Symphonie no.9), qui lance un cri suprême à la fraternité entre les peuples.
Colette Bérubé
Colette a travaillé en santé publique pendant plus de 30 ans. Durant ces années, en plus d’être mère de deux enfants, elle a complété son Bacc. en Administration en cours du soir, ce qui lui a permis d’évoluer dans sa carrière. Elle a fait sa Maîtrise à l’ÉNAP et a débuté son doctorat en Relations industrielles. Elle a dû abandonner ses études pour s’occuper de son époux qui a subi une greffe de la moelle osseuse après deux lymphomes. En même temps, elle était suivie, depuis plusieurs années, pour une cholangite biliaire primitive (CBP) qui s’est aggravée et elle a été greffée du foie en 2014. Depuis 2015, Colette est une Patiente partenaire qui accompagne des patients dans leur parcours de greffe de foie et s’implique en recherche et dans divers comités organisationnels pour améliorer les services de soins au CHUM. Aujourd’hui, Colette et son époux, deux miraculés de la science, embrassent la vie pour offrir en héritage à leurs petits-enfants leurs connaissances, la passion de la musique, la richesse de l’écriture, la beauté de la peinture et le grand bonheur des voyages.
Autres participations :
C’est le début de la fin !
Le Club des disparues, les saintes femmes…
Mais tais-toi !