Le génie du robinet

L’eau coule du robinet. Un jet puissant. Arrêt sec.

Je sors de mon demi-sommeil postopératoire. La pénombre me dit que nous sommes le soir. Soins intensifs. Le jet du robinet reprend quelques secondes.

— Allô ?

Silence. J’écoute, essayant de distinguer une présence. L’évier est hors de mon champ de vision. Je n’entends que le pépiement des machines auxquelles je suis branché. Et ces acouphènes suraigus qui, dans un film, ajouteraient un certain suspense.

Pourquoi ne me répond-on pas?

Il y a quelqu’un?

Je dois prendre une respiration avant de prononcer chaque mot, comme si je devais pousser l’air pour avoir un son, tellement mes cordes vocales ont été labourées lors de l’opération.

Je suis un peu inquiet des remarques de l’intensiviste qui trouvait mes signes vitaux déficients. Le chirurgien était pourtant très content, lui.

J’entends des bruits de tuyauterie, ce sont peut-être des signaux de détresse. Tout se brouille et je me retrouve dans une atmosphère poisseuse, les pieds enfouis dans une fange nauséabonde. J’essaie d’avancer, la bouche ouverte, où s’engouffrent des insectes qui zigonnent comme des acouphènes volants.

Bruit de toilettes qui se vident, sans doute des singes hurleurs qui s’alarment d’une présence menaçante. Il y a bel et bien une présence près de ma tête. Peut-être vais-je mourir dans cette jungle, trucidé par une tribu simienne. C’est plus spectaculaire qu’une banale insuffisance cardiaque. Une ombre gigantesque arrive dans mon champ de vision. Merde, une panthère! Je suis projeté, écrasé par une masse. Une gueule béante me gobe.

Je crie.

Un homme, tout près de ma tête, s’affaire aux machines.

Ça va, Monsieur ? C’est juste moi, l’inhalothérapeute. J’ajuste vos dosages.

C’était vous, tantôt, qui ne répondiez pas?

Non, je viens tout juste d’arriver.

Mais quelqu’un jouait avec le robinet.

Il rit.

Ah ça, c’est le système automatisé de vidange de la tuyauterie. Ça évite qu’il y ait de l’eau qui stagne dans les canalisations. Ça prévient les infections.

Je reviens plus tard. 

Il disparaît.

Paul Cormier

Paul H. Cormier a fait des études classiques et universitaires avant de faire carrière en enseignement et dans la fonction publique. Après avoir reçu, à l’âge de huit ans, un diagnostic d’arthrite rhumatoïde juvénile, on lui diagnostique en 2012 une insuffisance rénale terminale qu’on attribue à la prise d’anti-inflammatoires pendant des décennies. De 2018 à 2020, il reçoit de traitements de dialyse péritonéale, puis il est greffé du rein en janvier 2020.

Autres participations :
Collisions frontales