Le Gardien de mon destin

En 2012, j’avais douze ans. C’est à cette époque qu’une néphrologue de l’hôpital Sainte-Justine annonça à ma mère et moi que ma fonction rénale commençait à décliner. J’étais dévastée ; commencer l’adolescence avec une telle épreuve était difficile à imaginer. Le sujet de la greffe était déjà sur la table, alors qu’il faudrait encore attendre dix ans avant qu’elle se réalise.

Quelques semaines après cette annonce, par une chaude après-midi de juillet, ma mère, mon frère et moi étions allés dans un parc à Montréal pour adopter notre premier animal de compagnie : un chiot de deux mois. Il était le mélange d’un border collie et un bouvier bernois. Nous l’avions prénommé Lucky, ce qui signifie « chanceux » en français – un nom qui lui allait comme un gant, car nous avions eu la chance de le connaître.

Lucky était un chien très intelligent. Dès son arrivée à la maison, il s’est couché au pied du lit de ma mère, comme s’il avait compris son rôle de chien de garde dans la maison et qu’il devait protéger notre famille, surtout ma mère qui était « la patronne ». Mais ce n’était pas tout ! Pour lui, mon frère et moi étions ses moutons à garder. Il savait que ma mère nous imposait un couvre-feu à 21h parce que nous avions école le lendemain. Si nous étions encore debout après cette heure, il aboyait sans relâche jusqu’à ce que nous regagnions nos chambres. Et quand ma mère faisait réchauffer une pizza surgelée, il jappait dès que la minuterie du four retentissait, comme pour nous avertir que le souper était prêt.

Il était également très attentionné. Lorsque je rentrai à la maison après ma greffe, trois semaines s’étaient écoulées sans qu’il me voie. Jamais je ne l’avais vu aussi heureux. Il me suivait partout, et quand j’allai me reposer dans ma chambre, il se coucha à côté de mon lit. Il resta immobile, pendant une demi-heure. Quand il comprit que j’étais bien installée et que je ne partirais plus, il s’en était allé.

Avant ma greffe, je croyais sincèrement que j’allais mourir. Je m’affaiblissais chaque jour un peu plus. Mais cette greffe ne m’avait pas seulement sauvé la vie – elle m’avait offert un nouveau départ. Lucky, en revanche, a connu un autre destin. Il avait onze ans à l’époque, et à peine quatre mois après mon opération, il mourut d’un AVC. Ironie du sort : c’est moi qui aurais pu mourir cette année-là, mais c’est lui qui se sacrifia.

Lucky a accompagné toute mon adolescence. Il était là depuis le début de ma maladie jusqu’à ma guérison. Cela me rappelle la réplique du film Nounou McPhee : « Quand vous avez besoin de moi, mais que vous ne voulez pas de moi, alors je dois rester. Quand vous voulez de moi, mais que vous n’avez plus besoin de moi, alors je dois m’en aller. »

Je vois cette réplique s’appliquer à Lucky. Lorsque nous l’avons adopté, j’étais désespérée à cause de ma santé déclinante – j’avais besoin de lui, même si, au début, nous ne l’aimions pas autant qu’à la fin, car nous ne le connaissions pas encore. Quand il mourut, j’avais un rein neuf, mais le cœur brisé.

Il était bien plus qu’un simple animal de compagnie. Il était un gardien, un réconfort, une présence silencieuse et puissante dans les moments les plus sombres de ma vie. Il était arrivé quand je perdais espoir et était parti une fois sa mission accomplie : me voir guérie. Il avait scellé un pacte avec le destin.

Camille Benitez

Je m’appelle Camille Benitez. J’ai 24 ans et j’étudie au Collège Montmorency en Art, Lettre et Communication : profil littérature. Je suis née avec une déficience visuelle, en plus d’avoir un syndrome orphelin nommé W.A.G.R (Wilms tumor, aniridia, genitourinary anomalies, and a range of developmental delays), où il y a moins de 500 personnes atteintes de ce syndrome dans le monde. Ce syndrome a entrainé un cancer sur mes deux reins alors que j’étais qu’un bambin. Cela a suivi par une insuffisance rénale lors de mon enfance et de mon adolescence, puis de ma première greffe rénale à l’âge de 22 ans. Mon rêve est de devenir écrivaine pour des romans de genres policier, suspense et horreur, puis d’être scénariste pour des films et des séries.

Autres participations :
L’interrupteur Magique