Le coffre 

Le coffre de l’exil. 

L’enfant essaie de rester debout dans le compartiment brinquebalant du train. Il doit avoir trois ans. Il rechigne, bougonne, a froid, a faim, en a assez du bruit incessant. 

Il est tantôt assis sur un coffre de voyage bleu foncé,  renforcé de ferrures cuivrées aux coins, tantôt debout devant le coffre et sa grosse étiquette jaune vif arborant le logo Canadian Pacific surmonté d’un castor. La famille déménage de Montréal à un petit village du sud du Nouveau-Brunswick. Pour mon père Acadien, un genre de gitan assagi, c’est à nouveau le départ, comme un retour d’exil, sans toutefois être une arrivée dans la patrie.  Les enfants apprendront l’anglais, le plus jeune devant presque réapprendre le français quand la famille est revenue back quelques années plus tard. Dans le coffre, il y a un disque de Roy Rogers et Dale Evans, Happy Trails To You, et un camion en métal. 

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Le coffre du pirate Maboul 

Le 8 décembre 1959, c’est l’anniversaire de Marraine. Mais c’est elle qui fête son filleul ce jour-là. École buissonnière. Nous entrons dans un énorme édifice sur le boulevard Dorchester. Nous traversons des labyrinthes et d’immenses espaces. Nous sommes comme dans une grotte, la pénombre rompue par des herses d’éclairage. Plusieurs personnes viennent nous saluer chaleureusement. Je ne connais personne. Marraine me dit Tu peux t’asseoir ici, c’est le coffre du Pirate Maboul. Je ne connais aucun pirate. Attends ici, je dois aller travailler un peu. Elle est maquilleuse, et c’est aujourd’hui l’enregistrement de la spéciale de Noël de la Boîte à surprise1. Les techniciens s’affairent sur le plateau, les personnages arrivent, grimés, spectaculaires. Ils passent près de moi, me saluent. Je leur rends timidement leur salut, mais je ne les connais pas. Nous n’avons pas de télé chez nous. Arrive soudain dans mon champ de vision une ballerine, haute sur ses pointes . Cabriole, pirouette et révérence. Elle me tend un petit sac plein de pièces dorées, du chocolat. Fanfreluche devient mon amie ce jour-là . 

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Un coffre couché sur le côté fait office de bibliothèque. Il y mon édition illustrée de Michel Strogoff, le coursier du Tsar en mission à Irkoutsk de Jules Verne. Et des Bob Morane, de Henri. 

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Il aurait fallu un coffre pour rapporter toutes les bébelles de Russie :  une balalaïka au vernis inégal, aux cordes d’un métal dissonant non-identifié ; une matryochka unique, de taille moyenne (pourquoi s’embarrasser d’un douzaine de ces poupées russes ?), un trente-trois tours de Schehezarade, de Rimsky-Korsakov, écouté en boucle.  Un petit tonneau à cognac. Dire que ce jeune touriste se croyait original. Il reste cependant la mémoire de ces incunables aux richissimes enluminures observés à l’Université de Cracovie en Pologne et à la Bibliothèque Lénine de Moscou. 

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Le coffre acajou a des poignées argentées. Il est là fermé, surmonté d’un petit montage photo, montrant des yeux clairs et un sourire timide. Mon frère y gît, avec Dune de Herbert, et une copie de La vague de Kanagawa, de Hokusai. Mon ami, mon mentor, mon protecteur. Cinquante-trois ans. 

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Le coffre ma mère 

C’est l’heure. Elle doit quitter son appartement, où elles stockait ses restes de repas de la popote roulante sous les meubles, entre les portes, sur son balcon. Elle insiste pour emporter beaucoup de vêtements, une valise légère, et son coffre, dont le dessus avait encore  des traces jaunes d’une étiquette de la compagnie ferroviaire. Elle refusait de dire ce que la malle contenait. Nous avons essayé de lui expliquer que sa chambre au CHSLD serait trop petite,  rien à faire. Le coffre restera dix ans dans le fond du placard, intouché. 

Elle meurt dans son sommeil, à 102 ans. La bureaucratie exige l’évacuation de sa chambre dans les plus brefs délais. 

Capharnaüm. Le coffre est une géologie de couches sédimentaires, souvenirs de voyage, babioles chipées dans les hôtels, les restaurants, nos bulletins scolaires, magazines et coquineries qui resteront innommées. Le coffre et son contenu migreront chez moi, le temps de décider de leur sort. 

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Le coffre du doute 

Le regard vide devant l’écran vide, le rédacteur aperçoit du coin de l’œil le coffre se mettre à rougeoyer par intermittence. Le doute tant redouté montre sa face. Est-ce bon ? Est-ce intéressant ? Un petit doute se greffe à un second, puis à un troisième pour former un super doute à l’image d’un super virus qui ne connaît aucun antidote. Le coffre est plein, Pandore appelle. L’orage approche. 

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Le coffre ardent 

On raconte au village qu’un beau soir de mai, on vit apparaître sur la rivière une espèce de radeau, sur lequel quelque chose brûlait, d’une belle flamme orange et bleue, on aurait dit un grand coffre. Le nouvel inspecteur municipal, Nicolas Gougueule, rageait que personne n’avait demandé de permis de spectacle, d’autant plus que la fumée qui se dégageait du brasier constituait bel et bien une pollution nocturne. Il se fit la réflexion, ça ressemble à un sati, cérémonie funèbre criminelle où une veuve est mise à mort du fait de son veuvage, et son corps brûlant mis à la dérive sur le fleuve. Nous n’étions pourtant pas dans cette région du monde. 

Un éclair jaillit soudain.  La fusée éclata en une pluie de lumière. Pyrotechnie, art du feu. 

Un villageois a trouvé les vêtements sur la rive le lendemain. Un papier chiffonné gisait sur le pantalon 

Venez, venez tout le monde, 
Venez veiller, 
Il y aura du plaisir, 
Il y aura de l’agrément 
Apportez votre musique 
Et vos instruments. 
Pas de violon, 
Pas de guitare ? 
Nous ferons comme nos ancêtres 
Acadiens, dépossédés par les conquérants, 
Nous turluterons nos airs 
En tapant des pieds 
Tam Di de lam. 
Je me retirerai peut-être 
Et vous viendrez 
Vous étendre à mes côtés 
En une dernière accolade 
Un dernier toucher 
Un dernier baiser 
Votre empreinte corporelle. 
Prenez une autre bière, 
J’aurai la mienne. 

Paul Cormier

Paul H. Cormier a fait des études classiques et universitaires avant de faire carrière en enseignement et dans la fonction publique. Après avoir reçu, à l’âge de huit ans, un diagnostic d’arthrite rhumatoïde juvénile, on lui diagnostique en 2012 une insuffisance rénale terminale qu’on attribue à la prise d’anti-inflammatoires pendant des décennies. De 2018 à 2020, il reçoit de traitements de dialyse péritonéale, puis il est greffé du rein en janvier 2020.

Autres participations :
Collisions frontales
Le génie du robinet

  1. Émission pour enfants diffusée à Radio-Canada de 1956 à 1972.  ↩︎