Le Club des disparues, les saintes femmes…

Chers amis, je m’adresse à vous afin de partager un secret qui n’en sera plus un dès maintenant. Ce secret est une idée farfelue qui m’est venue durant mon hospitalisation de greffe du foie. Après avoir frôlé la mort, pourquoi ne pas fêter ma résurrection en lançant un cri d’appel au Paradis ?

Attention ! Ce n’est pas une fiction et les personnages sont bien réels, bien que disparus. Écoutez bien, je vous raconte.

Sortie des soins intensifs, je me retrouve à l’unité des greffés. Immobile, pouvant à peine respirer par ce pansement plus gros que ma cage thoracique, je peux tant bien que mal peser sur le distributeur de morphine antidouleur. On s’affole autour de moi, on est aux petits soins pour mon confort.

Après de courtes visites de mon mari et de mes enfants, je me retrouve seule avec moi-même dans le silence de ma chambre. Je ne sais pas quelle journée ni comment m’est venue cette idée folle de me créer un Club de toutes les femmes disparues qui sont passées dans ma vie et qui ont fait de moi ce que je suis. J’ai fait appel à toutes ces femmes pour m’aider dans ce combat de douleurs et de solitude. Le souvenir du visage de chacune tourne dans ma tête et par enchantement, elles me sont apparues très clairement comme si je les avais sifflées. Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi ? Elles étaient toutes là, celles qui ont cru en moi me déballant leurs bagages de souvenirs.

D’abord ma grand-mère, Valentine, ma marraine qui me rappelle combien elle était fière de m’exhiber à ses amies, les deux commères chez qui elle allait jouer aux cartes ou au bingo. Elle me disait Prends ta petite valise, on va voir les commères. Dans ma petite valise, il y avait une poupée, un service à thé en porcelaine et un livre. Elle glissait mon bulletin d’école dans son sac à main et, hop ! on partait chez les commères. Combien elle me trouvait intelligente et elle leur fouettait mon bulletin sous leur nez ! J’en souris encore et c’est bien à ce moment que j’ai compris que je pouvais faire ce que je voulais et surtout ne pas douter de moi. Elle nous a quittés à mes 15 ans, me laissant la volonté en héritage. Dans mon lit, je l’entends me dire « Allez, hop ! Lève-toi, tu es la meilleure, tu es capable, tu as des visites à faire… »

Tante Anne, la guérisseuse de notre clan, m’est apparue soudainement. Une partie de ma famille était Irlandaise. Mon grand-père maternel était devenu le chef de cette grande famille et chacun avait un rôle précis dans ce clan. De mes souvenirs d’enfant, tante Anne passait chaque semaine à la maison et s’occupait de tous nos soins de santé, nos petits bobos. Elle organisait nos rendez-vous chez le médecin, en cliniques ou pour moi au Montreal Children Hospital… et tout ça en anglais. Je ne comprenais rien à leur langage, mais elle était là et n’avait peur de rien. Je crois que j’ai fini par comprendre tout ce qui se disait malgré tout. Elle était là encore face à moi, cette femme robuste, blonde aux yeux bleu acier et francs, souriante et confiante, me défiant pour mieux s’occuper de moi.

Tante Maggy, la visiteuse, la jumelle de mon père, s’est avancée vers moi et dans mon délire, j’ai senti sa main prendre la mienne. En fait, je l’avais vu poser ce même geste auprès de ma mère mourante. Toujours présente plusieurs jours par semaine auprès d’elle, elle la rassurait et l’a accompagnée jusqu’à la fin. Cette femme qui a subi toutes les injustices attribuées aux épouses de cette époque qui dénonçaient leur mari et qui étaient enfermées, traitées par des électrochocs pour hystérie, se tenait confiante près de moi. Son regard déterminé et plein de compassion m’a ébranlée, me signifiant que le combat en valait la peine.

Ma belle-mère, Blanche, l’artiste musicienne, l’unique femme avec qui j’ai partagé la passion de la musique. Nous parlions peu, mais chacune écoutait l’autre et ensemble on s’envolait dans un monde où seules les âmes d’artistes se retrouvent. Tous nos sentiments, nos joies, nos douleurs, nos colères, nos évasions étaient partagés dans la langue musicale. Elle était là, celle qui a comblé le vide de ma mère décédée, avec son regard plein de douceur et de calme. Elle était là, me tendant ses mains m’incitant à poursuivre mes rêves les plus fous.

Enfin, ma mère, Geneviève, la voix des anges. Je reconnaîtrais sa voix parmi les plus belles voix du monde. Cette femme timide et silencieuse s’épanouissait dans le chant. Elle s’est penchée à mon oreille et a commencé à fredonner son Ave Maria de Gounaud qui provoque encore chez-moi une montée de larmes d’amour. J’ai découvert ma mère après son décès. J’admirais de façon inconditionnelle mon père et ma mère n’était que son ombre à mes yeux. Quel choc de découvrir qu’elle était le pilier de notre famille ! Tout a éclaté à sa mort. Mon père nous a abandonnés, laissant ma petite sœur et mon jeune frère livrés à eux-mêmes. J’en suis encore profondément peinée aujourd’hui. Tout ce qu’elle avait fait pour nous, tous ces petits gestes d’une maman me sont apparus brutalement. J’ai toujours sa photo dans mon portemonnaie. Elle est là devant moi, identique à l’image de cette dernière photo, souriante, jeune et encore belle à 47 ans. Depuis ce jour, elle fait partie de moi, je lui parle, je la questionne, je l’appelle à l’aide et elle est là pour m’aider à trouver la solution. Elle est au centre de ce Club rassemblant toutes ces femmes qui semblent vouloir me transmettre leur force.

Ces femmes que j’ai réunies dans mon Club des disparues sont pour moi l’image du combat sans fin des femmes face à la vie. Dans ma religion catholique, on nous suggère des saints ou saintes pour répondre à nos prières de détresse. Ces personnages, je ne les connais pas, mais elles, ces saintes femmes qui se sont occupées de moi sont réelles et je les prie et les vénère. C’est peut-être ma façon d’être reconnaissante et de les remercier d’être encore présentes.

Depuis, j’ai été hospitalisée plusieurs fois et, silencieusement, je les appelle. Elles me font revivre d’autres souvenirs que j’ai plaisir à me raconter. D’autres femmes se sont ajoutées par leur soutien inconditionnel. Nadine qui a combattu jusqu’à la fin un cancer du sein et pourtant, malgré ses grandes souffrances, elle m’appelait régulièrement de Belgique pour savoir si, moi, j’allais bien. Mon amie Françoise qui, chaque fois qu’elle me téléphonait, son accent du sud de la France rempli de soleil me réchauffait le cœur. Mais, un matin d’automne, j’ai appris qu’elle avait mis fin à ses jours. Elle ne m’a pas encore confié pourquoi, mais elle est là pour moi me rassurant et moi, je suis là pour elle solidaire de son silence.

Un jour, j’irai les rejoindre et je ne serai pas seule. En fait, c’est toujours une bonne idée ce Club de disparues ! Rendez-vous au Paradis !

Colette Bérubé

Colette a travaillé en santé publique pendant plus de 30 ans. Durant ces années, en plus d’être mère de deux enfants, elle a complété son Bacc. en Administration en cours du soir, ce qui lui a permis d’évoluer dans sa carrière. Elle a fait sa Maîtrise à l’ÉNAP et a débuté son doctorat en Relations industrielles. Elle a dû abandonner ses études pour s’occuper de son époux qui a subi une greffe de la moelle osseuse après deux lymphomes. En même temps, elle était suivie, depuis plusieurs années, pour une cholangite biliaire primitive (CBP) qui s’est aggravée et elle a été greffée du foie en 2014. Depuis 2015, Colette est une Patiente partenaire qui accompagne des patients dans leur parcours de greffe de foie et s’implique en recherche et dans divers comités organisationnels pour améliorer les services de soins au CHUM. Aujourd’hui, Colette et son époux, deux miraculés de la science, embrassent la vie pour offrir en héritage à leurs petits-enfants leurs connaissances, la passion de la musique, la richesse de l’écriture, la beauté de la peinture et le grand bonheur des voyages.

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