Prologue
Je m’inspire de mon vécu pour la création de mes œuvres artistiques et littéraires. Ma démarche consiste essentiellement à explorer l’identité et la mémoire individuelle et collective. L’identité est un thème qui suscite grandement mon intérêt, car je suis une immigrante issue d’une famille où les préceptes et les dualités de deux religions différentes et de deux cultures étrangères ont coexisté…
L’adieu est un récit actualisé à la première personne, car je me mets dans la peau du personnage féminin. Ce récit est un extrait tiré d’un roman (non autobiographique) ayant pour titre « Le flânant rose et La Luna rosa » qui a été créé dans l’optique de m’évader d’une réalité affligeante alors que j’étais en attente d’une greffe du foie. Cedit roman explore simultanément différents genres d’identités culturelles, sexuelles et religieuses. L’Algérie occupe une place importante dans le roman, car feu mon père, qui était d’identité juive, y est né et y a vécu jusqu’à la guerre d’indépendance.
L’adieu
Je soulève lentement les paupières. Une femme, coiffée d’un hijab à motif fleuri, traverse tel un fantôme la cloison bétonnée de ma chambre. Je me frotte les yeux pour m’assurer que je suis bien réveillée.
— Fatima ! Que fais-tu ici ?
— Je suis venue prendre soin de toi, Laaziza.
— Tu n’as pas vieilli depuis la dernière fois que je t’ai vue, il y a de ça plusieurs décennies !
— En effet, c’était en 1962 lorsque votre bateau, bondé de tes patriotes juifs, a levé l’ancre depuis Alger pour la France lors de la guerre d’indépendance de l’Algérie.
— J’avais enfoui loin dans ma mémoire le souvenir de notre départ précipité de mon pays natal. Merci de nous avoir aidés à fuir.
— Tu dois oublier tout ça, Habibi. C’est du passé. Pourquoi pleures-tu ? Tu peux tout me dire, comme lorsque j’étais ta nounou.
— L’homme que j’aime est dans le coma… Je ne crois pas qu’il va s’en sortir. Je serais prête à donner ma vie pour la sienne. Tout est ma faute…
— Tu parles de Tarek, Habibti ?
— !?!
— Tu voudrais le voir, mon cœur ?
— Tu sais où se trouve sa chambre ? Est-ce qu’il est sorti du coma ? Il doit tellement m’en vouloir…
— Tarek ne t’en veut pas. Il t’aime toujours autant qu’avant.
— Il te l’a dit ?
— Suis-moi.
Une fois dans le couloir de l’hôpital, je suis surprise de constater que personne ne semble remarquer ma présence. Une équipe médicale accourt dans ma direction. Je cherche à me cacher. Ils me dépassent sans même me jeter un regard. On peut entendre « Code bleu ! », « Code bleu ! » retentir partout dans l’aile de l’établissement.
— Nous y voilà, prends cette porte.
— Mais ce n’est pas sa chambre !
— Monte les escaliers jusqu’au bout. Tu trouveras une porte qui ouvre sur le toit.
Je me demande si Fatima a tous ses esprits.
— Va Habibti, il t’attend.
Tel celui d’un phare maritime, l’escalier en colimaçon, vu en contreplongée, donne l’impression de pénétrer la coque d’un escargot géant. Je suis surprise de constater que je gravis aisément les marches à pic de l’escalier à courbes interminables… Je parviens éventuellement à une énorme et lourde porte que j’ouvre avec peine. La lumière du jour m’éblouit. J’ai la sensation de pénétrer un tableau surréaliste de Salvador « Gala-Dali ». Tous mes sens sont en mode alerte. L’air est cristallin. Des nuages blancs et vaporeux qui se découpent sur un ciel azuré se déplacent à vive allure. Une immense plage se propage jusqu’à perte de vue. Elle est recouverte de menus galets bleus, beiges et blancs et d’une multitude de plantes exotiques luxuriantes. Je n’en ai jamais vu de pareilles. Je m’en approche pour les examiner. Comme si la végétation répond à ma présence, les innombrables bourgeons de ces singuliers végétaux se mettent à éclore, révélant des fleurs multiformes et multicolores d’une beauté indicible. Cette flore embaume l’air de son parfum sucré et poignant. Un peu plus loin, des figuiers, des dattiers, des citronniers et des orangers aux racines aériennes se bercent tout doucement au gré du vent. Ces arbres, au tronc tordu par bourrasques passagères, projettent des ombres chinoises qui ressemblent à des monstres marins mythiques. Des mammouths vertigineusement perchés, haut sur des pattes effilées, vaquent ici et là tout en évitant des rochers, outre des montagnes de glace, qui semblent fondre progressivement sous la chaleur du Soleil.
Une exhalation d’effluves d’algues et de sel marin me monte aux narines. Une grande étendue de sable fin blanc s’immisce dans le décor enchanteur. Une douce brise caresse mon visage. Je perçois des bribes de voix d’enfants portées par le vent et le va-et-vient des vagues océaniques qui viennent mourir sur la rive avec fracas. Échouée sur la grève, se trouve l’épave d’une petite embarcation en bois aux couleurs délavées. J’entends au loin le son de sa voix.
— Je suis ici… Magalie…
— Où, ici ?
— Reviens sur tes pas. Tu y es presque !
Je l’aperçois enfin. Il est nu, assis de dos sur un banc. Il semble sculpté dans du marbre. Il se trouve sur le toit d’un immeuble en ruine qui ressemble étrangement à la fois à une cathédrale et à l’hôpital où nous séjournons tous les deux. Je m’empresse de le rejoindre. Sous nos pieds, l’océan a englouti les voitures et les passants qui se trouvent plus bas sur la chaussée. Tout ça est trop bizarre. Je suis probablement sous l’effet d’un médicament hallucinogène. Comme pour me tirer de ma rêverie, des mouettes passagères poussent des rires moqueurs. Je les toise d’un regard méprisant.
— Magalie, viens t’asseoir près de moi.
Je prends place à ses côtés. Je remarque que je suis aussi dévêtue, comme Gala, la muse de Salvador Dali. Je plonge mon regard dans le sien pour m’assurer que c’est bien lui. Mon cœur bat la chamade. Mon Tarek qui se trouve ici, tout près de moi. Des larmes coulent sur mes joues.
— Tarek, je croyais t’avoir perdu à tout jamais. Je… je te demande pardon. C’est ma faute si…
Il ne me laisse pas finir ma phrase.
— Ne dis plus rien. Goûte à cette orange que je viens de cueillir. Comment la trouves-tu ?
— C’est un vrai délice ! Elle est aussi bonne que celles que mes parents cultivaient en Algérie. Comme la madeleine de Proust, ce goût me rappelle un souvenir d’enfance. Il y avait un garçon nommé Samir qui me plaisait beaucoup, alors je lui ai offert en cadeau une de mes plus belles poupées. Il est parti en courant.
— Tu m’étonnes ! Ha ! Ha !
Un sourire enfantin éclaire notre visage. Nous nous tenons la main pendant un long moment sans mot dire. Tels des vacanciers nous laissons le soleil fondre nos préoccupations et nous envahir de sa chaleur profonde. Nous savourons ce moment exquis. Les mouettes viennent rompre le charme en ricanant de plus belle. Je sens qu’elles nous narguent de nouveau. Je réalise que ces oiseaux de malheur cherchent à me faire comprendre que je ne peux pas continuer cette mascarade. J’ai commis une faute irréparable envers Tarek. À cause de moi, il se retrouve entre la vie et la mort. Je ressens un malaise. Ma gorge se noue. Puis, je prends mon courage à deux mains.
— Tarek, je ne peux plus faire semblant en gardant le silence…
Ma bouche est sèche. J’ai peine à trouver mes mots.
— J’ai… cherché à te faire du tort. J’ai voulu me venger du fait que tu m’avais menti, trompée et ridiculisée aux yeux de tes amis. Mais je le regrette tellement. Je ne pensais pas que tu…
— Je sais, mon amour, je sais. Tu n’as pas à me donner d’explications.
— Non, tu ne sais pas tout ! Je t’en prie, écoute-moi jusqu’au bout.
— C’est moi qui te dois des explications. J’ai essayé de te parler à plusieurs reprises, mais tu n’as rien voulu entendre et avec raison. J’aurais sans doute réagi comme toi, si la situation avait été inversée.
— Je ne crois pas que tu aurais été aussi ignoble que je l’ai été à ton égard. J’avais tout planifié pour me venger.
Tarek posa un doigt sur ma bouche.
— Comme tu cherchais à tout prix à m’éviter, j’ai remis à François une lettre qui explique ce qui s’est passé au club de La Reine de la Nuit. Il te la remettra en main propre. Mais, pour le moment, mettons tout ça de côté et profitons du moment présent, tu veux bien ?
— Tarek, je t’en supplie ! J’aimerais mieux que tu me l’expliques de vive voix.
— J’aurais préféré ne pas gâcher ce moment de félicité entre nous, mais puisque tu y tiens tant… Avant toi, je n’ai aimé que des hommes. Ce n’était pas parce que les femmes ne m’intéressaient pas, bien au contraire. J’aime ce qu’elles représentent. Lorsque je me travestis en femme, c’est en fait pour me rapprocher d’elles, pour ressentir leur féminité. Je t’ai peut-être menti sur mes allées et venues, mais rassure-toi que je t’aime.
— Pourtant, j’ai vu tout l’amour que tu avais dans les yeux pour « La Grande Josefina ».
— Je ne peux pas te cacher que je l’ai beaucoup aimé avant de faire ta connaissance. Mais, Emilio/« Josefina » est un être à part. Il ne semblait pas être attiré sexuellement par les hommes et par les femmes. Parfois, il se laissait séduire, sans jamais aller jusqu’au bout. Ce qui faisait redoubler d’ardeur ceux qui cherchaient à le conquérir. Nous avons eu des rapports intimes une seule fois, mais c’était sous l’influence de l’alcool. Ça ne s’est pas reproduit par la suite. Je te le jure !
— Tu l’aimes toujours ?
— Ce serait mentir de te dire le contraire. Mais c’était un amour qui était voué à l’échec, car il était à sens unique.
Je me sens trahie de nouveau. Alors que je suis follement amoureuse de Tarek, il en aime aussi un.e autre. Tarek remarque ma tristesse. Il se reprend aussitôt.
— Magalie, il faut que tu me croies. Ce que je vais te dire vient du fond de mon âme. Je t’aime plus que j’ai aimé Emilio, car nous avons partagé inconditionnellement notre cœur et notre corps. Nous avons vécu des moments heureux et surmonté ensemble des aléas de la vie. Pour moi, ça, c’est le plus bel amour. Tu es et tu seras à tout jamais la flamme de mon désir.
Tarek me donne un tendre baiser qui témoigne de son amour pour moi. L’astre solaire plonge dans la mer rougie par ses rayons. Nous restons là, à contempler le coucher du soleil, tout en dégustant des fruits exotiques. Tarek m’invite à m’étendre à ses côtés dans la petite embarcation tapissée de coussins soyeux brodés de motifs orientaux qui se trouve sur le toit de la cathédrale. Nous avons l’impression de voguer sur les flots, au beau milieu de l’océan. La musique douce et plaintive d’une flûte arabe vient subtilement envahir l’espace. Le ciel brille d’une multitude d’astres scintillants. La scène est digne d’un décor des contes des Mille et Une Nuits. Dans le lointain, on peut entendre le murmure des ondes océaniques. Pour couronner le tout, une pluie d’étoiles filantes embrasse le firmament. Nous ne nous sommes jamais sentis aussi proches l’un de l’autre. Nous faisons un vœu simultanément, l’un à l’insu de l’autre. Nous souhaitons préserver ce moment magique pour l’éternité. Maintenant que nous sommes tout dit. Plus rien ne pourra détruire notre amour.
— Magalie, tu dois me promettre une chose. Peu importe les circonstances, tu dois te remettre sur pied et continuer de créer, car tu es une artiste dans l’âme. C’est l’essence même de ta personne.
— J’aimerais te faire cette promesse, mais comme tu le sais mon foie n’est plus que l’ombre de lui-même…
— On a vu souvent rejaillir le feu de l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux…
Toute la nuit durant, nous jouissons au rythme des vagues qu’on entend au loin. Nous nous endormons à l’aube, blottis l’un contre l’autre. Au réveil, le soleil plombe. Je suis surprise de constater que tout ce qui se trouvait là la veille a disparu. Il ne reste plus que l’épave du petit bateau dans lequel nous avons passé la nuit. Tarek n’est plus à mes côtés. Je l’aperçois perché sur le rebord du toit de l’hôpital. Mon sang se glace. Je cours vers lui. En bas, les passants et les véhicules circulent.
— Tarek, que fais-tu ? Arrête !
— Je dois m’en aller, Magalie. Pardonne-moi. Je te fais don de mon foie pour que tu puisses tenir la promesse que tu m’as faite durant la nuit. J’ai signé une entente…
Sur ce, il saute dans le vide. Je me jette face contre terre et hurle de douleur.
— Non, non… Pourquoi as-tu fait ça ? POURQUOI ???
Fatima apparait à mes côtés. Elle me prend par la main et m’entraine à l’intérieur du bâtiment hospitalier. Nous descendons les marches de l’escalier bétonné, anciennement en forme d’escargot, pour retourner à l’étage où se trouve Tarek. « Code bleu », « Code bleu » retentit de nouveau au travers des haut-parleurs. Un médecin et des infirmières accourent dans la salle des soins intensifs. Le personnel médical est penché sur un patient qui vient de subir un arrêt cardiaque. L’équipe essaye de le réanimer à l’aide d’un défibrillateur. Le puissant courant électrique traverse le corps de Tarek qui lui fait faire un soubresaut.
— On vient de le perdre. Faisons appel à l’équipe chirurgicale pour la transplantation de ses organes.
Une nouvelle alarme alerte l’équipe de réanimation. Cette dernière s’empresse de quitter les lieux. Guidée par Fatima, je me rends auprès du corps de Tarek, lequel est recouvert d’un drap blanc. Je retire le linceul et pose ma tête sur sa poitrine. Je crois entendre les faibles ultimes battements de son cœur. Je pose mes lèvres sur les siennes pour capturer son dernier souffle et l’âme qui quitte son corps. L’essence de Tarek me pénètre à tout jamais. Fatima s’adresse à moi.
— Tarek tenait à t’attendre avant de partir pour le long voyage. Il m’avait demandé de t’amener à lui. Il voulait que tu saches combien il t’aime. Maintenant, il faut que tu sois forte et que tu te relèves. Tu comprends, Habibti ? La vie, elle donne et elle reprend. C’est comme ça, on ne peut rien y changer.
Sur ce, Fatima disparait, comme elle est apparue.
Chantal Dahan
Chantal Dahan est une artiste multidisciplinaire née à Marseille. Elle est titulaire d’un baccalauréat spécialisé en arts visuels de l’Université d’Ottawa et d’une maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal. Au cours des 30 dernières années, son travail a été présenté dans de nombreuses expositions artistiques et nombreux festivals de films au Canada et à l’étranger. Ses œuvres font partie de plusieurs collections privées et publiques, dont celles du Musée national des beaux-arts du Québec et la Galerie d’art d’Ottawa, qui a fait l’acquisition, entre autres, de l’ensemble de son œuvre : The Dahan Bunch – Perdu dans l’espace et Paris-Ottawa, 1968.
Autres participations :
Ne me quitte pas
Défence de trespassé !
Essai nominatif en trois temps