Je ne sortirai d’ici que les pieds devant ou greffée. C’est d’une évidence criante, mais j’ai toujours peine à croire que je vais mourir. Il faut toujours demeurer optimiste, mais les gens parlent à mots couverts. Cela fait déjà plus d’une semaine que j’ai commencé à avoir besoin d’antidouleurs pour respirer et dormir la nuit. Tout le monde sait que l’insuffisance respiratoire et les narcotiques ne font pas bon ménage. Je le sens au fond de moi, chaque jour mes forces diminuent considérablement. Quelque chose a changé dernièrement et tout ce que l’on peut pour moi, c’est prier que des organes soient disponibles ou me donner un confort optimal. Les deux peuvent très bien aller de pair, mais ni l’un ni l’autre ne me sauvera si personne ne décède. C’est encore plus horrible d’y penser que de croire que je vais m’éteindre sous peu. Au moins, j’aurai vécu. Je sais que je pourrais encore faire de grandes choses si l’on m’en donnait l’occasion, mais il n’y a rien de déshonorant ou de tragique à mourir jeune lorsque la vie fut bien remplie.
D’ailleurs j’ai déjà 27 ans. Je peux mourir en paix à cet âge maudit qui ravit plusieurs grands artistes de ce monde. Je ne suis peut-être pas une rock star, mais j’ai participé à mon plein potentiel à plusieurs grands projets. Mon seul regret aura été de ne pas avoir laissé une marque durable sur la terre. Je n’aurai pas mis au point de nouveaux matériaux pour des prothèses synthétiques plus adaptées aux mouvements et au frottement de la peau, ni découvert de nouveaux théorèmes ou bien la solution à ceux qui demeurent des conjectures. Il aurait fallu que je vive il y a deux cents ans. Alors que la science telle qu’on la connaît émergeait et que tant de concepts restaient à découvrir. Il n’y avait pas à éplucher des téraoctets de données pour formuler une hypothèse dans un certain domaine, sans parler de connaître le sujet sur le bout des doigts. À notre époque, le temps me manque cruellement pour une tâche pareille. Je me rabats donc sur des livres divertissants, ici. Depuis des mois, je lis une saga de Diana Gabaldon et au moins les grandes lignes de l’Histoire y sont respectées. C’est un délice de pouvoir se projeter dans un passé relativement réaliste. Je me vois ainsi propulsée à cette époque où les découvertes découlaient encore de problèmes plus « classiques », tout comme dans Outlander. Prenant le même chemin que Claire Fraser je pourrais mettre au point de « nouvelles » techniques qui auraient une grande influence sur la qualité de vie des gens. Bien que cela constitue un paradoxe et une forme de tricherie sur le destin, je profiterais aussi de mon savoir pour améliorer la vie courante. À cette époque où une traversée de l’Atlantique comportait plus de risques que d’accoucher seule en hiver, il y aurait pourtant eu la possibilité de conserver adéquatement l’eau et la nourriture. L’hygiène des mains, aussi basique soit-elle, aurait pu sauver des milliers de vies à elle seule.
Je me serais donc embarquée pour un voyage périlleux vers le vieux continent pour suivre l’éducation des grands de l’époque. J’aurais pu participer à la mise sur pied du premier Lying-In Hospital de l’Irlande, de même qu’aux premières innovations des télescopes newtoniens. Le voyage en soi aurait été l’aventure d’une vie. Le simple fait de survivre aux mois en mer aurait été un exploit. Sans compter le voyage de retour qui était encore plus long et périlleux. Tout comme mes ancêtres, j’aurais guetté les oiseaux et les tempêtes. La présence fantomatique de l’Autre continent m’aurait habité tout le long. J’aurais prié à mi-parcours que le vent et la pluie reviennent, que les réserves ne s’épuisent ou ne se gâtent pas avant la fin et surtout que personne n’ait fait monter à bord une immonde fièvre mortelle. Je me serais assurée que les chats sur le navire ne chapardent pas les restes, les obligeant à chasser ardemment les rongeurs porteurs de mort imminente. Évidemment, il aurait bien fallu que les gens de l’époque croient quelque mot des raisons de poser ces gestes. On m’aurait simplement répondu que l’alcool guérit tout lorsqu’ingéré, que de se laver les mains avec le précieux liquide était aussi inutile que de le donner aux cochons. Un vieux dicton irlandais va comme suit : si ni le whisky ni le beurre ne peuvent le guérir, c’est incurable. Je n’imagine même pas les dégâts que cela a pu causer à l’époque pour quiconque dépassait le stage de poupon. Nécessairement, si j’avais vécu à cette époque-là, je n’aurais pas pu dépasser une semaine de vie de toute façon. Soit mes parents m’auraient délaissée après avoir goûté ma peau délétère ou bien ils m’auraient confié à la forêt et ses êtres mystiques. Un changeling, voilà ce que j’aurais été, si par miracle, j’avais survécu à la malédiction des bébés salés. Pourtant, cette époque me fascine tant.
Ce temps où mes ancêtres ont commencé à débarquer en Amérique par grands nombres; des bateaux entiers vidant leurs entrailles putrides sur les quais du Nouveau Monde, déversant une foule d’êtres crasseux, souvent grabataires et pourtant remplis d’une volonté de vivre et d’émerveillement. Comme disait Novecento de son navire dans le roman d’Alessandro Barrico, ceux qui voient l’Amérique en premier l’ont déjà de gravée au fond des yeux. Cet éclat était-il le même que celui qui anime le regard lorsqu’on se rend compte qu’on a survécu à l’insurmontable? Survécu à quoi d’ailleurs? La famine, la fièvre, les carences, la soif, la crasse, les bestioles, les odeurs, le roulis, le scorbut, le marasme, les bonaces, les tourmentes, la mort et l’océan lui-même. Lorsqu’on traverse de l’autre côté du destin, plus rien ne nous atteint, pour un temps. L’invulnérabilité ne dure toujours qu’un moment, il faut ensuite réapprendre à vivre plus simplement pour profiter de la vie et non seulement survivre. Les grands rêves du Nouveau Monde ne peuvent nous consumer éternellement. Pourtant, bien des grands de ce monde brûlent de la même fureur que les étoiles filantes et n’ont cure de leur survie. Ils n’apprennent jamais à ralentir parce que leur but est bien plus grand qu’eux. Donner sa vie pour sa famille, son peuple, son pays, son époque ne revêtait pas la même importance qu’aujourd’hui. En ces temps de découverte et d’effervescence, un scientifique sérieux pouvait changer l’avenir de l’humanité entière, mais aujourd’hui, il ne reste plus grand-chose d’humain qui puisse atteindre le monde dans son intégralité. En ces temps bénis pour les curieux de mon espèce, j’aurais pu faire comme Mme Fraser et parcourir l’Europe afin de rencontrer les savants de l’époque. Hasard providentiel ou non, j’aurais peut-être même participé à l’étude des nombres premiers aux côtés du grand Christian Goldbach avant même qu’il n’établisse sa fameuse conjecture. J’aurais pu tester les premiers microscopes portables et voir les premiers éléments cellulaires découverts. J’aurais pu énoncer avec plus d’humilité le principe de Lavoisier alors qu’il n’était encore qu’au berceau. Accomplir tout cela, en étant une femme de science à cette époque si cruelle, aurait relevé du miracle. J’aurais pu finir torturée, noyée ou encore brûlée pour avoir eu le culot d’aborder les lois de la vie et de l’univers avec une approche académique et formelle. Par contre, tout comme aujourd’hui, ma plus grande réalisation aurait été de marquer durablement les esprits.
Shannon Arsenault-Vachon
La chance sourit aux audacieux et j’ai toujours préféré vivre au maximum. C’est pourquoi après une double greffe et un long parcours en mathématiques, il m’était impossible de demeurer inactive malgré une santé chambranlante. Bien que j’aie dû abandonner mon domaine suite à une grande pause infligée par la maladie, j’ai pu renouer avec des occupations plus créatives. La musique, le théâtre et la littérature ont toujours fait partie de mes loisirs ; c’est ainsi que l’écriture est devenue une partie intégrante de ce qui me tient debout et souriante. Aujourd’hui j’ai un roman sur le feu et une série de textes qui n’attendent que d’être rassemblés, tout ce travail me permet d’être bien plus en phase avec une vie parfois interrompue et pleine d’anecdotes à peine croyables pour le commun des mortels.
Autres participations :
De conjectures en évidences
Fanny