De conjectures en évidences

Il m’arrive encore de me demander si tout cela n’est pas que le fruit de mon imagination. Comme si cette vie à moitié vécue n’était pas vraiment la mienne. Où avait donc disparu cette personne volontaire qui vivait à deux cents pour cent ? Qu’était-il advenu de cette jeune femme aventureuse et entêtée ? Comment cette passion pour les nombres premiers l’avait-elle abandonnée aussi vite ? 

J’étais pourtant déjà bien avancée dans ma convalescence, je touchais presque au but. J’allais reprendre ma vie là où je l’avais laissée avant cette fameuse greffe et paf ! Du jour au lendemain, je me suis mise à endurer des douleurs encore inégalées malgré toutes ces interventions si invasives — une souffrance sans nom. Je ne pouvais plus manger, bouger, même mes pensées semblaient altérées. Lorsque je me suis finalement rendue aux urgences, j’aurais voulu mourir dix fois avant qu’on ne me prenne en charge. Je naviguais entre inconscience et agonie. Après quelques heures d’attente, alors que je ne pouvais absolument plus supporter cette douleur, on finit par m’administrer de quoi la soulager momentanément. Si seulement j’avais su que cela n’était que la première d’une infinité d’autres doses jusqu’à ce que j’atteigne un certain équilibre.   

Le problème n’était pas si évident à première vue, mais les effets en étaient immanquables, eux. Petit à petit, je perdais ma sagacité d’esprit, la douleur accaparant toute mon énergie et les antidouleurs, en suite, terminant de chasser le peu d’idées claires qu’il me restait. Je me retrouvais à fixer le plafond ou les murs en pleurant à chaudes larmes pendant des heures. Je priais dans ma tête pour que cette souffrance me quitte. Je souhaitais surtout que tout cela disparaisse avant mon retour aux études à temps plein. Chaque jour qui passait me rapprochait de la rentrée des classes, mais aucun progrès ne semblait survenir. Les premiers jours de la session sont arrivés et j’ai fait l’impensable pour tenter ma chance. Je faisais la navette entre l’université et ma chambre d’hôpital chaque jour et je voyais mes forces et ma concentration disparaître à vue d’œil. L’arithmétique classique et la géométrie vectorielle prirent une importance plus que relative à mes yeux. La recherche d’algorithme qui m’animait tant était devenue une vraie torture et chaque travail mettait de plus en plus en lumière l’incapacité qui me frappait. Alors, avec le temps, la douleur physique devint presque secondaire, même si elle m’habitait à chaque instant. La destruction progressive de mon univers mental ajouta à mon cauchemar. Je pensais chaque fois à Charlie Gordon, qui, après avoir reçu le don d’une intelligence surprenante, redevint un faible d’esprit en toute conscience*.  

J’espérais toujours que la situation s’améliorerait assez pour me permettre de retourner sur les bancs d’école un jour, mais je continuais de m’enfoncer et je dus renoncer complètement à ce qui faisait mes journées depuis près de dix ans. Alors que le temps passait, les infirmières et les médecins aussi se disaient que la situation se stabiliserait puisqu’une inflammation aussi aiguë ne dure généralement pas plus d’un mois lorsque traitée. Pourtant, malgré la bonne volonté de toutes les personnes impliquées, rien n’y fit. Je souhaitais autant que le personnel soignant que la situation s’améliore, mais elle restait toujours aussi insupportable. Cela finit par poser problème, car on se mit à douter de moi. La douleur avait dû s’imprégner dans mon cerveau et tout ceci n’était que des relents psychologiques. L’intensité de la douleur n’était pas cohérente avec les traitements et le diagnostic. Ma santé mentale fut donc remise en question nombre de fois, personne ne considérant les pertes immenses que ce traitement entraînait. Pourtant, sans une dose massive d’antidouleurs, je ne pouvais toujours pas manger ni même sortir de mon lit. Certains se donnèrent pour mission de me « guérir », d’autres se mirent en tête de me sevrer, tout simplement. Certaines journées furent dignes d’un film d’horreur. Des heures interminables, pliée en deux à prier que la fin de l’agonie arrive enfin. Rien n’y fit et je finis par douter de ma santé mentale à mon tour. Je ne me reconnaissais plus. Ce dont j’avais le plus horreur était de perdre mes moyens, ne pas contrôler aussi aisément mon esprit et mon jugement. Qui de sensé se contenterait de perdre sa seule activité possible en ce monde ? Puis un jour, un médecin me crut vraiment. On commença alors à considérer mon problème comme une affection chronique. Je pus enfin être soulagée sans autres jugements. Mais il était trop tard. Le mal était fait.  

Encore aujourd’hui, je n’ai pas retrouvé d’équilibre satisfaisant me permettant de me concentrer décemment ou d’être relativement confortable. Il m’arrive encore de croire qu’un jour je retrouverai mes capacités d’antan. Lorsque ce n’est pas le doute qui me fait croire que je ne les ai jamais possédées en premier lieu. Je me retrouve souvent déchirée entre l’idée que ce soit moi qui m’empêche de faire toutes ces choses que j’aimais tant et la réelle possibilité que la médication et la maladie ne me permettent plus jamais de chercher une preuve élégante de la conjecture Goldbach. N’y aura-t-il jamais de nouvelle vie excitante et heureuse pour moi ? 

Shannon Arsenault-Vachon

La chance sourit aux audacieux et j’ai toujours préféré vivre au maximum. C’est pourquoi après une double greffe et un long parcours en mathématiques, il m’était impossible de demeurer inactive malgré une santé chambranlante. Bien que j’aie dû abandonner mon domaine suite à une grande pause infligée par la maladie, j’ai pu renouer avec des occupations plus créatives. La musique, le théâtre et la littérature ont toujours fait partie de mes loisirs ; c’est ainsi que l’écriture est devenue une partie intégrante de ce qui me tient debout et souriante. Aujourd’hui j’ai un roman sur le feu et une série de textes qui n’attendent que d’être rassemblés, tout ce travail me permet d’être bien plus en phase avec une vie parfois interrompue et pleine d’anecdotes à peine croyables pour le commun des mortels.

Autres participations :
La traversée des époques
Fanny