La chambre des blessures

Devant l’œuvre de Caravaggio (L’Incredulità di San Tommaso, 1601-1602 ca), le malaise m’envahit spontanément, comme un effroi silencieux devant l’intensité de la scène. Ce n’est pas une simple expérience visuelle, mais une résonance intérieure, un écho qui semble toucher quelque chose de plus ancien, de plus profond. Bien que cette scène puisse assurément évoquer une dimension spirituelle, ce n’est pas cette interprétation qui m’interpelle. 

Jésus-Christ guide le bras de Thomas, dont le doigt s’enfonce dans la plaie ouverte. Cette plaie résulte de la pénétration de la lance d’un soldat romain venu s’assurer de sa mort sur la croix. Je ne contemple pas seulement un tableau, mais un seuil émotif, une résonance personnelle où s’ancre mon propre dialogue avec la blessure et la mémoire du corps.

Le doigt de Thomas ne se pose pas : il plonge. Ce n’est pas un simple toucher, mais un acte irréversible. Un impératif à éprouver la matière vivante, chaude et humide, à confronter l’invisible. La chair s’ouvre et devient une chambre d’écho : le doute s’y heurte au tangible, la preuve s’impose par le contact. Et si, tout comme Thomas, nous étions invités à plonger dans nos propres doutes, à les confronter à ce qui est palpable, à ce qui existe au-delà des apparences ?

Je connais ce dialogue silencieux entre la peau et l’épreuve. Ma propre cicatrice est la trace laissée par une balle tirée à Abidjan il y a vingt ans, sur ordre du chef d’un gang de voleurs de voitures, qui a sommé l’un de ses hommes : « Mets-lui une balle ! ». Elle a traversé mon hémothorax droit. C’est une ouverture refermée, mais jamais absente, particulièrement le matin, face au miroir. Sous mon doigt, elle est à la fois surface et profondeur, mémoire figée et passage vers un instant suspendu. En la touchant, je ne réveille pas un souvenir, je le traverse. Je reviens à l’impact, au souffle retenu entre la blessure, la détonation assourdissante du revolver, la survie et le sursis ultime.

Mais ce geste n’est pas qu’un retour. Il est aussi un passage. À l’image de Thomas enfonçant le doigt dans la plaie, je franchis un seuil : ma cicatrice n’est plus seulement une trace, elle bascule dans une autre dimension. Elle porte l’empreinte d’un temps en suspens, d’une déchirure qui, sans me définir, me traverse encore sans m’anéantir. En touchant cette trace sur ma peau, je me confronte à l’injonction d’une seconde chance à honorer.

C’est ainsi que l’œuvre de Caravaggio se fait miroir : elle ne reflète pas seulement mon vécu, elle en amplifie la portée. Elle rappelle la mémoire du corps, celle des violences physiques, psychiques et sociales, transformant chaque cicatrice en seuil, un passage entre le visible et l’invisible, façonnée par mon parcours. Ces blessures nous sculptent et nous rendent uniques, et dans cette singularité, je trouve la force de redéfinir mon futur, d’en faire une énergie motrice, tout en partageant ce chemin de reconstruction en perpétuelle transformation. 

Ainsi, la porte, toujours ouverte de la chambre des blessures, n’est apparue que lorsque j’ai décidé de la franchir. Là, un monde de possibles s’est déployé, comme si, en y pensant, les possibles eux-mêmes se dévoilaient à moi. Aurais-je découvert la chambre des possibles ? Un espace où les cicatrices, loin de se refermer sur le passé, deviennent des seuils à franchir, offrant une infinité de chemins à explorer.

Crédit image :
L’Incredulità di San Tommaso, Caravaggio, 1601-1602 circa. Domaine public, source : Wikimedia Commons.

Note méthodologique :
Ce texte a été rédigé avec le soutien de l’outil d’IA générative ChatGPT qui a contribué à des suggestions stylistiques et structurelles.

Relecture :
Claude Guillet

Denis Cormier-Piché

Denis est un artiste visuel, poète, militant LGBTQ+ et bénévole. En 2016, il devient le premier Nord-Américain séropositif à recevoir une transplantation rénale dont le greffon provenait d’un donneur VIH+. Patient partenaire organisationnel au CHUM et au Centre de recherche du CHUM, il s’implique dans divers comités : ÉDI (Équité, Diversité, Inclusion), Table de santé numérique du CEPPP, Réseau de santé numérique du Québec et Dossier de santé numérique du MSSS. Il collabore à des recherches universitaires (UdeM, UdeS) et scientifiques (INRS). Gouverneur de la Fondation Émergence (Lutte contre l’homophobie et la transphobie), responsable de projet aux Archives gaies du Québec (AGQ). Il soutient une approche holistique de la santé, prônant un système inclusif et respectueux de tous ses acteurs et actrices, notamment les patients, patientes, usagers et usagères.

Autres participations :
Pier 45
Cellui-qui-jongle
D comme deux