Ce qu’on n’apercevait pas sur les cartes postales c’était la ville qui avait avalé le désert jusqu’à lécher le pied des pyramides. Ça n’avait pas grande importance la pollution, les gratte-ciels en constante rénovation, le bruit incessant d’une population trop nombreuse : du moment qu’on tournait le dos au Caire, on pouvait être photographié tout souriant avec l’une des plus grandes merveilles du monde baignant dans les dunes. À trois rues du McDonald.
Jules. Ton Jules de 4 ans t’a regardée le plus sérieusement possible : « N’oublie pas de sourire maman ! » Tu lui avais dit… Non, pas vraiment. Seulement expliqué que le docteur allait prendre des photos de l’intérieur de ton ventre avec une grosse machine très bruyante. Ton bébé voulait que tu sois belle sur les photos du médecin.
Sourire. Penser à sourire.
Les bruits des voyageurs extatiques faisaient écho au tapage incessant de la ville. Celle toujours en activités. Celle que même la nuit n’arrivait pas à mettre en sourdine.
Et ça fonctionne. Quand l’IRM se met à émettre son tintamarre, tes lèvres s’étirent.
Ce seront de belles photos. Promis, mon Jules.
On pouvait tenter d’ignorer la dissonance entre le polo immaculé du touriste moyen et la jalabiya usée jusqu’au moindre fil des chameliers, mais pas la maigreur de leurs animaux. On pouvait toujours cacher le modeste égyptien derrière l’appareil photo, en lui donnant le bakchich réclamé, le chameau famélique, lui, finissait toujours par se retrouver au centre d’une photographie souvenir.
Plusieurs sont surpris en te regardant. Comme elle a maigri ! Ils t’examinent de la tête au pied. Sans aucune gêne. Pour attraper ce quelque chose, pourtant impossible à voir, qui correspondrait à ce que lentement tu leur apprends. Ils ne trouvent rien, sinon que leur propre confusion. Certains te trouvent choquante. Tu devines qu’ils se taisent par politesse. Toi-même devant le miroir, tu ne reconnais plus tes propres traits.
Tout le monde était prêt à vivre l’instant par moyen interposé. Appareil photo. Cellulaire. Au moins, on se gravait des souvenirs probablement jamais plus regardés. Tant que tout était enregistré parmi les milliers d’autres photos qu’on ne développait plus… à quoi bon revivre le moment, sauf quand on voulait prouver que l’on y avait bien mis les pieds.
Tu penses à Jules. Tu souhaites si fort qu’il ne conserve que la version bonne santé de toi même. Celle qui existe sur les clichés de toi. Avant. Quand toute la famille vivait dans l’insouciance d’un futur acquis.
Les chameliers aux pieds des pyramides mettaient des turbans sur la tête de quiconque s’approchait de leur animal. Un moyen efficace pour dissimuler l’étranger dans le décor idyllique. Et lui soutirer quelques billets. La pauvreté était créative.
Tu sors beaucoup à l’extérieur. Avec ton enfant. Camouflée sous manteau tuque mitaines foulard soute d’hiver. À tes yeux, tu redeviens maman avec cheveux joues forme couleur. Tu oublies que ton petit bonhomme n’a jamais fait grand cas de tes changements. Que tu es toi pour lui. Avec le seul prénom qu’il te connaisse. Maman.
Khéops, Khephren, Mykérinos. Des mastabas royaux évolués, mais surtout des noms de rois élevés au titre de dieux. Quatre mille cinq cents ans s’étaient écoulés depuis leur passage. Si le touriste moyen ne savait pas du tout à quoi ces noms référaient, il les prononçait comme un conducteur mentionnait Henry IV comme n’étant qu’une autoroute. Les noms royaux ne sombraient pas dans l’oubli.
Certains, mal à l’aise, te tournent le dos. La nouvelle s’avale mal, même pour des connaissances éloignées. Même toi tu as du mal à y croire. Il est inimaginable que ton propre corps se rebelle contre toi.
Rester en contrôle. Visualiser le positif.
Le mirage de la vie idéale dans ta nouvelle maison de Rimouski avec ton chum et ton enfant prend beaucoup de place. Le déni est le plus beau des pays.
S’approcher des pyramides renforçait l’imaginaire collectif : comment des hommes avaient pu construire de tels monuments sinon qu’en étant des surhommes, des demi-dieux ou des extraterrestres.
Tu éteins tous tes sourires, même ceux conventionnels qui accompagnent les questions typées des connaissances inconnues. « Ça va et toi ? » n’est plus dans le monde de tes possibles. Détachée du théâtre de la vie « normale », tu n’y gravites plus qu’en périphérie sans jamais pouvoir le rejoindre. La plupart des gens ne remarquent pas le décalage, prisonniers de leur propre solitude habituelle. Toi, tu crains si fort de ne plus jamais partager avec eux la même planète.
Il était difficile de conjuguer grandiosité avec policiers souriants à mitraillette. Ils ne cadraient pas dans le décor et nuisaient aux souvenirs que l’on tentait de capturer. Les milliers de touristes ne représentaient pas vraiment un danger. C’était de l’intérieur qu’on craignait le massacre. Comme celui de Louxor a peine quelques années auparavant. Du sang séché colorait encore certaines pierres du temps de Hatchepsout.
Ce que tu redoutes le plus, c’est de délaisser les membres de ta famille. Les laisser derrière. Dans le chaos. Ce seront eux les victimes de ta propre guerre. Les orphelins sous qui le sol se dérobera. C’est pour ça que tu te demandes si tu devrais m’appeler. Pour savoir comment ton nouveau monde peut s’accorder avec l’ancien. Comment retrouver certains élans d’antan pour amenuiser le décalage. Est-ce possible que l’onde de choc atteigne avec moins d’intensité tes proches ? Sans bain de larmes.
Chaque bloc dépassait largement le plus grand des touristes. Même pour les rares atteints de géantisme, il aurait été difficile de grimper sur une seule pierre. Dès qu’on levait la tête, on abandonnait le projet. Combien dans le passé, avaient rêvé de gravir une pyramide ? Il y avait des ambitions plus réalistes.
À quoi songes-tu, Gabrielle, en levant les yeux vers le ciel, le fleuve en contre-plongée de tes idées. Qu’est-ce qui te traverse les mains, agrippant ton cellulaire, un numéro déjà composé, à deux doigts de m’appeler. Moi, l’étrangère.
La majestueuse Khéops était fermée pour des rénovations. Khephren refusait aussi les visiteurs. Il ne restait que Mykérinos, la minuscule. Un surnom si peu représentatif. N’avait-elle pas fait partie jusqu’à l’avenue des cathédrales au XIXe siècle des plus hauts monuments terrestres ?
Ta voix flûtée semble hésiter, tu ne t’es jamais mise à nue devant une inconnue. En un seul souffle, tu me fais la narration de ta situation. Tu progresses depuis peu dans la neige folle, loin des sentiers déjà bien tapés. Tu te sens incroyablement petite, seule, épuisée et affolée. Tu sais que les chemins déjà balisés ne sont plus pour toi. Mais en marge de la facilité, tu ne sais plus où poser tes questions mises sur la glace. Celle fragile où personne n’a jamais mis les pieds. Ou peut-être moi.
Les pierres du tombeau pharaonique brûlaient même à distance les touristes enlignés pour la visite éminente. On leur faisait miroiter qu’ils étaient des privilégiés. Comme si durant les quelques milliers d’années passées, ils étaient les seuls élus à franchir la porte de la tombe royale.
Tu veux croire au miracle, à une unicité qui te sauvera. Oui, tu seras l’unique qui sera sauvée. Je n’éteins pas l’espoir. Jamais.
Certains touristes manifestaient de la déception. Bien que descendre jusqu’à la voute était une expérience unique en soi, ils cherchaient les hiéroglyphes sur tous les murs. Au moins un aurait été apprécié. Bien des visiteurs se trompaient de dynastie.
Je ne veux pas t’insuffler de fausse espérance, mais tu veux connaître mon parcours. Je t’en fais l’exposé comme une histoire qui ne m’appartient pas. Dix ans, racontés brièvement. Un conte loin des fées, mais qui finit bien. Je suis encore là pour t’en parler. Les médecins se trompent parfois. Tu t’accroches fermement à cette idée : pour toi aussi ils doivent s’être fourvoyés.
On arrivait mal à imaginer que la grande chambre vide était en fait une salle funéraire qui avait déjà possédé des milliers de trésors, dont un magnifique sarcophage. Il fallait de l’imagination pour faire revivre le passé.
Tu as du mal à croire ce que le médecin articule. La fin ne peut pas être si proche. Tes douleurs doivent être guérissables. De nos jours, les recherches font des miracles. Le médecin ne t’interrompt pas, mais son non verbal parle fort. Il te demande si tu es bien préparée. Tu ne saisis pas tout de suite l’allusion au testament, aux préarrangements funéraires, au niveau de soin.
On s’attardait rarement dans la pyramide. Seuls quelques touristes, plus sensibles, restaient dans la lune, s’imprégnant des images qui surgissaient devant eux. Un pharaon mort avait habité ce lieu. Cela demandait un certain décorum.
Est-ce que moi, j’avais déjà été prête ? Non, Gabrielle. Même en soins palliatifs, je n’ai jamais abandonné. Tu me dis que tu n’attendras pas. Tu as tes conditions. Si elles ne sont pas rencontrées, tu demanderas de l’aide. Tu omets les deux autres mots. Comme si la mort n’était pas comprise dans le dernier soin. Comme un voyage sans finalité.
On quittait Mykérinos en silence respectueux, mais surtout imposé par les locaux. Un peu de respect pour leurs ancêtres qui imprégnaient encore les lieux. La superstition faisait des ravages. Pour la déjouer, à la sortie, on proposait des amulettes cheaps à fort prix. Les voleurs étaient encore près des temples.
Tu entres plus tôt que prévu à la maison de soins palliatifs. Ta chambre est vaste et lumineuse. Devant, il y a un jardin intérieur. Autour de toi, il y a plusieurs pots de fleurs, des cartes d’amitié et la rose que Jules a choisie pour toi. Parce qu’elle est belle comme toi, maman.
Le sphinx et les petites pyramides satellites des reines avaient été vus en vitesse. La journée avait été éreintante, surtout sous la chaleur émanant du désert. On ne partait pas de la même façon qu’à l’arrivée. On était trop fatigué et moins impressionné par les chameaux. Mieux valait le bus pour quitter. Moyen plus rapide. Avec air conditionné.
Mardi
Tu t’es rendue plus loin que moi. Pendant un moment, nous avons fréquenté des chemins parallèles. Mais tu m’as dépassée pour la sortie. C’est seulement jeudi que je lis ta notice nécrologique. Au printemps, il y aura la mise en terre. Il fera plus chaud.
Un jour, quand j’aurai mis moi aussi les pieds dans la barque solaire, tu me raconteras autre chose que la maladie. Parce qu’elle ne t’habitera plus. Peut-être me parleras-tu de ton Jules, de ton chum ou de ton voyage exotique fait avec eux : l’Égypte.
Sophie René de Cotret
Entre son travail d’intervenante psychosociale en oncologie, son bénévolat pour la Fondation québécoise du cancer comme paire-aidante, ses multiples rendez-vous médicaux causals à son cancer en rémission et à sa greffe hépatique, Sophie René de Cotret écrit. Quelques récits pour se comprendre un peu mieux, mais surtout du slam pour mettre en lettres, en sons et en performance ce qu’elle souhaite parfois dénoncer, mais surtout crier à sa façon ce que d’autres taisent faute de mots. Ses écrits sont maintenant teintés de son art et sonnent, surtout prononcés à voix haute.
Autres participations :
Nouvel arrivant
Horribles