Horribles

Je suis une horreur de naissance. Une erreur de fabrication, sans égard dans le regard de mes frères. D’une grande laideur, j’aurais préféré l’avortement aux raideurs d’une vie sans beauté. Mais maintenant que j’y suis, je ne peux que lutter pour ma survie. Peut-être répugnante, mais pugnace tout de même : j’existe et c’est bien assez difficile pour appeler cela un combat. Made in China. 

Elle a la honte au bout des lèvres. Le goût de l’acide lui brûle jusqu’au plexus à chacun de ses pas. Elle fixe le sol avec l’intensité des jours de pluie. Elle sent les regards radiants transpercer ses vêtements. Comme si tout le monde accédait aisément à tout ce qu’elle refuse d’être : elle-même. Elle s’assoit pour éviter de rester visible et vulnérable. Rigidité corporelle. Position sur le siège, qu’elle n’habite que du bout des fesses prête à déguerpir. Coton ouaté surdimensionné pour cacher davantage son non-verbal. Ou son corps trop maigre. Aucun autobus n’est assez grand pour camoufler l’estime en miette des adolescentes. 

Je me sais différente, mais est-ce que cela justifie que je sois tassée dans un coin et que personne ne me porte attention ? Le contraire de l’amour n’est pas la haine, mais l’indifférence. J’aurais préféré qu’on me déteste.  

Au troisième arrêt, elle se glisse hors du siège, louvoie gracile entre les passagers. Elle trouve la porte et un peu d’air. Ses yeux débordent quand on la pousse peut-être par inadvertance, mais elle en doute. Elle se tasse sur elle-même. Elle fond sur le trottoir. 

Je me laisse tâter, agresser par des mains inconnues. Elles s’essuient sur moi sans vraiment prendre connaissance de mon existence. Leurs gestes sont mécaniques. Je suis douce à ignorer.  

Elle voit son frère prendre l’autre trottoir. Il choisit l’éloignement à sa filiation. Elle-même se fuirait. Quelque chose casse à l’intérieur d’elle. Demain, elle prendra les grands moyens pour disparaître.  

Je n’ai jamais été bien mise. Sauf une fois et c’était par moquerie. Je pensais n’être jamais assez bien pour plaire à quiconque. Jusqu’à maintenant. Aujourd’hui, quelqu’un m’a prise par la main et m’a flattée de haut en bas. J’ai su dès lors que je serais adoptée.  

Elle la trouve très laide, mais elle sera parfaite. Dès que son frère la voit, il la dévisage de haut en bas. Elle ne lui laisse pas un instant pour dire quoique ce soit, le pousse gentiment hors de son chemin et entre avant lui dans le 13. Elle marche sans baisser les yeux. Elle voit les gens se retourner sur son passage. Ce n’est pas elle qu’il regarde, mais ce qu’elle porte fièrement sur la tête.   

Je l’ai suivie partout. À l’intérieur. À l’extérieur. Durant des années. Je savais que, quand elle m’enfilait, elle se sentait à l’abri. Comme si personne ne pouvait l’atteindre : c’était moi la vraie vedette, celle toujours coupable du détour d’attention. Quand d’autres personnes ont commencé à la complimenter sur son nouveau look, elle a ri. Pour elle, j’étais son moyen de survie, pas une parure. Peut-être une hideuse casquette de poils blancs, mais une véritable armure. Je sais qu’elle a commencé à même se trouver belle avec moi. Du moins, un peu plus. J’ai été pour elle sa fidèle compagne et je lui ai bien rendu. Ensemble, nous avons fait la guerre à l’horreur. Nous sommes devenues attirantes, car différentes. Mais confiantes d’être chacune à notre façon précieuses et plus fortes. À deux, c’est plus facile d’exister en dehors du regard des autres.  

Sophie René de Cotret

Entre son travail d’intervenante psychosociale en oncologie, son bénévolat pour la Fondation québécoise du cancer comme paire-aidante, ses multiples rendez-vous médicaux causals à son cancer en rémission et à sa greffe hépatique, Sophie René de Cotret écrit. Quelques récits pour se comprendre un peu mieux, mais surtout du slam pour mettre en lettres, en sons et en performance ce qu’elle souhaite parfois dénoncer, mais surtout crier à sa façon ce que d’autres taisent faute de mots. Ses écrits sont maintenant teintés de son art et sonnent, surtout prononcés à voix haute.

Autres participations :
Nouvel arrivant
Initiatique