Le grand carrefour était tout ce que je connaissais. Petit, déjà, les comptines de ma mère s’étaient tues sous le hurlement des poids lourds. Dans l’appartement grisâtre, les bruits de mes propres pas avaient été remplacés par les gémissements des freins et l’odeur de l’essence s’imprégnait dans chacun des pores de ma peau. Dans cette ville où le soleil avait été remplacé par les phares blancs et rouges et les nuages par le smog, il me semblait que mon avenir s’était transformé en une autoroute maussade.
De la fenêtre de ma chambre, je pouvais distinguer, à travers les fentes du store tordu, le passage piéton qui traversait le grand carrefour. Il suffisait d’une légère pression sur un bouton jaune pour que toute la circulation s’arrête et que, l’espace d’un instant, les moteurs estomaqués s’insurgent devant l’étrange bipède qui avançait tranquillement sur les lignes blanches. Puis, son orteil se posait sur le trottoir d’en face et le feu tournait au vert, ordonnant aux huit rangées de véhicules de reprendre leur course.
Ce jour-là ressemblait aux autres, au premier abord. Béton, klaxons, camions. Et soudain, tout s’arrêta et les milliers de parebrises scrutèrent la démarche lancinante d’un homme au manteau gris, au pantalon couleur cendre et au chapeau à teinte de souris. De ma fenêtre, je dus plisser les yeux, arrachant difficilement au brouillard la silhouette floue de l’inconnu.
Puis, il disparut. Volatilisé avant d’avoir atteint l’extrémité du carrefour, comme happé par le silence des voitures.
Intrigué, je me précipitai à l’extérieur, hors d’haleine, arrivant face au bouton jaune que l’homme avait dû pousser quelques secondes plus tôt.
Et enfin, je le vis.
Non pas sur le trottoir d’en face, mais bien au centre du carrefour, assis à même le sol, son couvre-chef candidement déposé devant lui.
La stupeur qui me frappa immobilisa tout bonnement mes jambes, mon état se communiquant aux véhicules qui ne bougeaient plus, les pneus fermement ancrés dans le béton.
Comme si le temps s’était figé, la lumière passa au vert, mais la silhouette ne se releva pas, défiant le rythme incessant qui ébranlait le grand carrefour depuis ma venue au monde.
Un klaxon retentit. Puis deux. Puis trois.
Et enfin, toutes les voitures se mirent à hurler leur mécontentement, à cracher au visage de l’homme gris. Je me mis aussi à crier, non de rage, mais de terreur, alors qu’un poids lourd impatient s’avança vers le milieu du carrefour pour continuer sa course. Mais ma peur fut étouffée par le vacarme, et la silhouette ne bougea pas.
Je vis le chapeau s’arracher au sol alors que le camion frôlait l’homme, vite suivi par des milliards de crissements de pneus qui reprenaient vie.
Horrifié, je me tournai vers le bouton jaune et appuyai de toutes mes forces, priant pour que le passage piéton se libère dans l’instant, mais les longues minutes qui s’écoulèrent avant que la circulation ne s’arrête de nouveau me parurent pires que la mort elle-même.
Le silence revint soudain et il ne fut brisé que par l’écho de mes pas précipités entre les lignes blanches. Au centre, de la rue, je vis la silhouette sur le sol, visiblement en un seul morceau, mais dont le chapeau s’était évanoui dans la brume.
– Monsieur ! Vous ne pouvez pas rester là ! Lui hurlai-je, plus méchamment que je ne l’aurais souhaité, trop ébranlé par les évènements.
– Oui, je le peux. Répondit-il d’une voix aussi grisâtre que lui.
– Mais, enfin, vous ne voulez pas rester là, si ? Tentai-je, désespéré par les secondes qui s’écoulaient au loin, conscient de la menace omniprésente de la lumière verte endormie.
– Oui, je le veux.
Et j’avais fui.
Trop lâche, sans doute, et trop effrayé à l’idée de mourir sous les roues d’un poids lourd. J’étais resté longtemps, de l’autre côté du trottoir, là où mon existence ne pourrait nuire à la course du monde, à observer la silhouette enveloppée de brouillard se balancer doucement entre les courants d’air qui la secouaient.
Cet autre côté que je n’avais jamais vu, ce monde nouveau qui s’ouvrait à moi, à l’autre extrémité du grand boulevard. Cette nouvelle parcelle grise sur laquelle je n’avais jamais posé les pieds tant elle était loin de la triste fenêtre de ma chambre, loin de tout ce que je connaissais.
Ce monde-là ressemblait aux autres, au premier abord. Béton, klaxons, camions.
Mais il y avait cette chose. Cette petite parcelle de couleur, ce vert gracieux, ce rose soyeux. Je m’étais penché pour l’attraper, enfermant l’interdit entre mes doigts pâles. Repensant à l’homme gris, je m’étais retourné juste à temps pour le voir, immobile entre les capots. Puis, un camion le déroba à mon regard.
En un clignement de yeux, je l’avais perdu, remplacé par un lampadaire difforme qui dansait au milieu du grand carrefour.
Lumineux.
Le lendemain, j’avais pris mon courage entre mes mains terreuses et avait marché jusqu’au centre du carrefour. Là, éclairé seulement par la lumière bienveillante du lampadaire, je m’étais assis.
Entre mes doigts, la petite fleur endormie.
Anouk Le Brech
À venir
Autres participations :
À venir