Fanny

C’était une journée plutôt morose. Bien que je ne fusse pas seule dans mon cagibi de l’urgence, je me sentais désemparée. Les nouvelles n’étaient pas bonnes. Le Nouvel An venait tout juste de passer et ma seule mission de l’année avait été de me préparer matériellement, physiquement et surtout mentalement pour un séjour dont j’ignorais la durée ou même si j’allais en revenir. Si tant est qu’une telle chose soit vraiment possible. Je devais me résoudre à subir un traitement qui diminuerait de beaucoup ma durée de vie, mais qui était aussi une condition essentielle à la greffe.

J’attendais donc, aussi patiemment que possible, mon transfert en ambulance vers ce qui devait être ma dernière chambre d’hôpital. C’est alors que j’entendis une voix si chère à mes oreilles que je crus halluciner. Il y avait quelques années que je n’avais pas vu cette personne, mais elle avait été dans ma vie toute mon adolescence. Lorsque je la vis devant la porte de ma cellule, le temps se figea. Il y eut un instant de flottement et, encore aujourd’hui, je ne saurais traduire avec exactitude ce que je vis sur son visage. De la surprise, certes, mais à la fois la peine de me voir dans cet état et la joie de me voir en vie. La dernière fois que nous nous étions vues, nous étudiions à l’université ; elle en biologie, moi en physique. Aujourd’hui, elle était là devant moi en tant que résidente en médecine. Elle avait été sollicitée pour évaluer mon état et faire des recommandations sur mon transfert. Lorsqu’ elle avait reconnu mon nom, elle avait refusé de donner un avis médical puisque nous étions bien trop proches, mais elle avait aussi voulu vérifier qu’il s’agissait bien de moi. Elle enfila donc son habit d’isolement sur son sarrau et entra enfin. Elle me prit dans ses bras, me serra aussi fort qu’elle le put et je versai quelques larmes ; plus rien n’exista pendant un court instant. Puis, la joie éclata.

D’ailleurs, je dis que je ne pus lire exactement son expression, mais mon visage aussi devait traduire une myriade d’émotions différentes, la surprise, le soulagement et un questionnement intense. Nous prîmes le temps de savourer cet instant presque magique. Mon cœur s’embrasa et le courage revint dans mes veines. J’avais retrouvé une amie, peu importaient les circonstances. La flamme que les nouveaux développements avaient quelque peu éteinte s’était ravivée. Je ne sais pas ce qui me permit de croire cela sur le moment, mais je savais que c’était pour de bon, qu’elle serait là après-coup.

Effectivement, elle vint me voir aussi souvent qu’elle le pouvait. Elle venait entre ses heures de travail et m’écrivait souvent pour avoir des nouvelles. À travers elle je voyais au dehors des murs de ma chambre et elle pouvait prendre une pause de l’effervescence des étages. Je gardais en tête que d’autres gens que mes parents voulaient que je demeure en vie. Ainsi, dans ses yeux aussi je vis le désespoir quelques fois, mais j’y vis aussi une joie immense lorsque je fus enfin de l’autre côté de cette épreuve. Elle vint m’encourager pendant ma convalescence et célébra même avec nous ce nouvel anniversaire qu’était celui de mes nouveaux organes.

Encore aujourd’hui, bien que nos rencontres soient plus espacées, elle est une amie merveilleuse qui rend la vie plus belle. Je ne saurais la remercier assez pour ce soutien et ce magnifique pied de nez au destin.

Shannon Arsenault-Vachon

La chance sourit aux audacieux et j’ai toujours préféré vivre au maximum. C’est pourquoi après une double greffe et un long parcours en mathématiques, il m’était impossible de demeurer inactive malgré une santé chambranlante. Bien que j’aie dû abandonner mon domaine suite à une grande pause infligée par la maladie, j’ai pu renouer avec des occupations plus créatives. La musique, le théâtre et la littérature ont toujours fait partie de mes loisirs ; c’est ainsi que l’écriture est devenue une partie intégrante de ce qui me tient debout et souriante. Aujourd’hui j’ai un roman sur le feu et une série de textes qui n’attendent que d’être rassemblés, tout ce travail me permet d’être bien plus en phase avec une vie parfois interrompue et pleine d’anecdotes à peine croyables pour le commun des mortels.