En mon NOUS : La rage fondatrice LGBTQ+

J’écris en mon nous pour que les voix des autres résonnent comme des présences agissantes.

Quand je dis je, c’est en mon nous que je rage. Derrière ce mot, il y a Zïlon qui graffe Les Foufounes Électriques sur Sainte-Catherine et Le Business sur Saint-Laurent, deux temples de la contre-culture montréalaise qui pulsent dans la nuit. Il graffe sa signature, des visages androgynes reconnus, une présence queer revendiquée, debout. Et Keith Haring qui graffe des corps dansants, irradiants et militants sur les murs du Lower East Side de New York. Il graffe pour que chaque corps tracé à la craie blanche, sur le papier noir des panneaux publicitaires du métro, surgisse et interrompe l’ordre. Cette rage traverse les œuvres de Zïlon, Keith Haring, Félix Gonzalez-Torres, dont le poids total égale celui de son amant mort du sida. Il installe pour que chaque main tendue vers un bonbon engage une mémoire de Ross qui se rejoue dans l’acte même de disparaître.

Notre rage n’est pas un cri abstrait ni une colère sans corps. Elle est sculptée dans les polaroids homoérotiques d’Evergon, qui invente les Ramboys, une communauté queer fictive née du désir fétichisé, exacerbant les normes du beau et du masculin. Il photographie pour ériger la beauté des corps masculins désirés en territoire souverain, une civilisation queer inventée de toutes pièces, fière, sexuée et indépendante. Elle vibre dans la présence même de 2Fik, elle vibre dans la présence même de 2FIK, artiste montréalais issu d’un héritage musulman, dont le parcours vers l’agnosticisme reconfigure le rapport entre identité, croyance et représentation. Ce détournement ironique, General Idea en fait une critique sociale, mettant en scène des peluches blanchons sur des glaciers en styromousse : on pleure l’abattage des bébés phoques, mais pas les morts du sida. Dans l’installation, trois peluches : une à l’avant, seule, le survivant du trio, et deux à l’arrière, les deux membres emportés par le sida. Le survivant compose pour que cette distance entre les peluches dise ce que les mots ne peuvent pas : la solitude irréparable de celui qui reste, et cette disparition qui ne fait pas événement, qui ne laisse derrière elle qu’un silence intact, preuve de ce que la société choisit de pleurer et de ce qu’elle laisse mourir en silence.

Cette rage est fondatrice parce qu’elle fabrique. Elle agit, elle transforme : Keith Haring investit l’espace public en cri contre le sida avec ACT UP, Evergon déploie le désir en grands tirages Polaroid militants, Zïlon travaille le mur urbain en territoire queer. Chacun d’eux fait de sa rage une matière première pour faire exister des lieux, des images et des récits refusés aux personnes queer, à leurs désirs et à leur droit d’exister.

Kent Monkman nous le dit autrement : Miss Chief Testicule, autochtone et queer, détourne l’histoire coloniale en figure bispirituelle provocatrice, qui racole le regard pour le coincer dans ses propres réflexes, désir fétichisant et exotisant. Ianna Book, artiste trans montréalaise, met en scène son coming out sur une fausse appli de rencontre (HELLO) : déferlement de violence, objectification et hypersexualisation qui activent les stéréotypes amplifiés par le numérique sur les identités trans. Elle construit ce dispositif pour faire apparaître, à même les échanges, l’expérience trans en ligne, exposée, scrutée, capturée. La violence ne reste pas descriptive, elle s’agrège, se densifie, et devient matière. La scène bascule alors, de l’exposition à l’attaque, faisant de cette rage non plus un effet, mais un principe de construction. Zanele Muholi, activiste visuelle, l’affirme à sa manière : elle fabrique la scène, maillot étoilé rouge et bleu, diadème, escarpins plateforme, écharpe barrée BLACK LESBIAN, fond de studio délabré, et s’y installe, mains sur les hanches, regard fixe. Le dispositif détourne le costume de la superhéroïne blanche et hétéronormative, le concours de beauté dont les corps noirs et queer sont exclus, pour en faire une archive construite de toutes pièces : une présence fabriquée qui résiste précisément parce qu’elle n’aurait pas dû exister. Muholi et Monkman partagent une même procédure : fabriquer un personnage, construire le costume, occuper la scène, mais là où l’un tend un piège au regard de l’autre, l’autre réclame simplement le droit d’exister dans le cadre de représentation.

Notre rage fonde un monde fait de nos conflits, nos usages, nos vies quotidiennes, nos luttes, nos droits acquis, nos images d’Hochelaga, nos sons de Sainte-Catherine et de Saint-Laurent. Nous sommes nés de l’opposition à un système qui nous broyait, des émeutes de Stonewall aux raids du TRUXX, Bud’s, Sex Garage. Des Katacombes au Kox, du harcèlement policier au BabyFace et au Pont de Paris. Chaque fois, une génération grave sa protestation.

Nous continuerons à faire entendre nos voix. Chaque violence convertit en puissance d’agir. Nous exigeons nos mondes à même la rage et la création. Notre nous ne se dissout pas, il ruisselle. Il se faufile entre les fissures du béton, irrigue les ruelles, érode les idéologies religieuses et politiques. Ce ruissellement noue le nous au je.

Denis Cormier-Piché

Avril 2026

Relecture et contribution : C.G., pour la référence à Wonder Woman. J.-C. M. pour Manifesto.

Texte rédigé avec l’aide de ChatGPT (GPT-5.3) et Claude / Anthropic, Claude Sonnet 4.6, 2025 (faits précis et reformulations).

Image : générée avec l’aide de Midjourney v6 (selon mes prompts).

Zïlon
Dépanneur Peur fermé 24 sur 24, graffitis, Festival MURAL 2014, Montréal.



Œuvres citées :

Zïlon, Mon dépanneur fermé 24/24, 2013
Keith Haring, Three Dancing Figures, 1983
Evergon, Night Watch I, de la série Ramboys: A Bookless Novel, 1990
Felix Gonzalez-Torres, Untitled (Portrait of Ross in L.A.), 1991
2Fik, 2Fik Or Not 2Fik, 2010–2011
General Idea, Fin de siècle, 1990
Kent Monkman, Group of Seven Inches, 2005, portrait performatif de son alter ego Miss Chief Eagle Testickle.
Ianna Book, HELLO, installation, 2023. Mise en scène d’un coming out sur une fausse application de rencontre et ses répercussions.
Zanele Muholi, Miss Lesbian I, Amsterdam, 2009, Extrait de la série Miss (Lesbienne noire).

Denis Cormier-Piché

Denis est un artiste visuel, poète, militant LGBTQ+ et bénévole. En 2016, il devient le premier Nord-Américain séropositif à recevoir une transplantation rénale dont le greffon provenait d’un donneur VIH+. Patient partenaire organisationnel au CHUM et au Centre de recherche du CHUM, il s’implique dans divers comités : ÉDI (Équité, Diversité, Inclusion), Table de santé numérique du CEPPP, Réseau de santé numérique du Québec et Dossier de santé numérique du MSSS. Il collabore à des recherches universitaires (UdeM, UdeS) et scientifiques (INRS). Gouverneur de la Fondation Émergence (Lutte contre l’homophobie et la transphobie), responsable de projet aux Archives gaies du Québec (AGQ). Il soutient une approche holistique de la santé, prônant un système inclusif et respectueux de tous ses acteurs et actrices, notamment les patients, patientes, usagers et usagères.

Autres participations :
Pier 45
La chambre des blessures
Cellui-qui-jongle
D comme deux