Défence de trespassé !

© Marilyn Nicholas-Dahan, 2025

Bardé de tatouages, son corps plantureux se dandine devant lui. Ses seins généreux le narguent tout en ballotant au-dessus de son visage. Une queue de poisson est tatouée sur son cou. Elle danse à présent les jambes écartées, bien plantées de chaque côté de son corps allongé au sol. Vue en contre-plongée, il la dévore du regard. Elle le domine. Il adore ça. Elle griffe sa poitrine de ses talons aiguilles rouges rutilants. Elle se penche, lui lèche doucement le nombril. La langue se promène le long de ses jambes pour aboutir à ses orteils qu’elle suce avec douceur, puis avec force. La langue remonte jusqu’aux oreilles. L’aguicheuse le prend par le menton et consent à lui offrir son sexe. Il jubile. Une flaque de fluide chaud et gluant se répand sur lui. Une odeur poissonneuse et nauséabonde envahit ses narines. Il ouvre soudainement les yeux. — De quéssé tabarnak, c’est toé qui m’lèche partout d’même ? Dégueu OSTIE  ! Décâlisse crisse de bâtard ! Tu pus d’la yeule ! Maudite marde, c’tait ben trop beau pour être vrai avec une belle pitoune de même.  Viarge ! Y’est quelle heure ? Ben maudit, l’cadran marche pas. Il a une grande envie d’uriner, mais doit attendre que sa verge se dégonfle. En sautant hors du lit, il met le pied sur une canne de sardines perforée. — Mon sacrement ! Fuck ! J’saigne.  

Poséidon se sauve lorsqu’il comprend ce qui va s’en suivre. Un coup de pied dans les testicules, ça ne s’oublie pas. 

— Attends que j’te pogne mon tabarnak ! Alors que Gustave se rend aux toilettes, son sang dégouline sur le plancher. Il se vide la vessie pendant un long moment, car il a bu une caisse de douze la veille. Une fois sa besogne terminée, il lâche deux pets secs, puis se gratte le derrière. Il s’assoit sur le bord du lit, se panse le pied et se grille une cigarette. Puis une autre. Il enfile son jean crasseux et sa chemise ouatée carreautée rouge. Il se rend à la cuisine. Il cherche du lait dans son frigo, mais n’y trouve que des pointes de pizza desséchées. Il ramasse des beignes qui trainent sur le comptoir et s’apprête à réchauffer son café, de la veille, au micro-ondes. — Ça c’est l’boute du boute ! Y’a pas d’électricité, ostie ! Quessé qu’t’as à gémir ostie ! C’t’ait pas assez la canne de sardines que t’as bouffée à matin Poissondon  ? Tu parles d’une affaire. Ça prenait ben mon frère pour te donner un nom niaiseux d’même ! Dehors, la neige tombe et le vent souffle à décorner les bœufs. Gustave ordonne à Poséidon de sauter à l’arrière de son pick-up rouillé. Il ouvre la porte du passager et y dépose le fusil de chasse qui ne le quitte jamais. Il ajuste son rétroviseur. Dans le reflet, on peut voir l’écriteau installé devant chez lui où figurent une tête de mort et l’avertissement « DÉFENCE DE TRESPASSÉ  ! ». Il met le cap sur le casse-croute du village. Il roule lentement sur les chemins boueux qui bordent le parc des maisons mobiles où vivent des marginaux comme lui-même. Plusieurs branches d’arbres cassées par la bourrasque de la veille jonchent le chemin. Madeau, la propriétaire du petit restaurant, prend les commandes des clients, fait les déjeuners et les sert aux tables. Elle n’a pas beaucoup de façons, mais se plait à materner ses habitués.— Ça fait un boute qu’on t’a pas vu icitte. — Ouin, ben faut ben que j’déjeune. Y’a pas d’électricité chez nous. C’t’à cause des arbres qui sont tombés sur les câbes électriques cette nuit. — Ça va être quoi, Gus ? — Comme d’habitude  ! ? ! — J’m’en souviens pu c’est quoi qu’tu prends. — Ben, trois œufs, des saucisses, du jambon, du bacon, ben des patates avec des oignons frits, pis des beans et deux ordes de toasts ! — Pain blanc ou brun ?— Du pain blanc, c’t’affaire ! — Du café ou du thé ? — Coudonc, tu m’niaises-tu câlisse ? — Ben oui, j’te niaise gros bêta. Gustave entame son café. Madeau lui apporte presque aussitôt son déjeuner tout en déposant une grosse bouteille de ketchup sur la table. Il remarque pour la première fois le tatouage d’une sirène à son cou. Sa poitrine est forte et son fessier bien rebondi. Ses jambes sont longues et musclées. Il trouve qu’elle ressemble étrangement à la femme de son rêve. Il avale goulument le contenu de son assiette, s’essuie la bouche du revers de la manche, pis lâche un gros rot mouillé. 

Gustave fait signe à Madeau de lui verser une autre tasse de café. Il se décide enfin à ouvrir l’enveloppe qu’il a reçue il y a quelque temps avec le reste des affaires de son frère défunt. Il a beaucoup hésité à prendre connaissance du contenu de la missive découverte près de sa dépouille. Il s’est saoulé la veille afin d’avoir le courage de pouvoir enfin passer à l’action. Son cœur bat la chamade et la sueur perle sur son front. Il glisse sa main tremblante dans l’enveloppe pour en extirper la lettre qui se trouve à l’intérieur. Il la déplie lentement et la déchiffre avec difficulté, car elle est parsemée d’éclaboussures de sang séché. « Monsieur Bertrand, nous avons le regret de vous informer que votre manuscrit n’a pas été retenu. Nous vous encourageons cependant à poursuivre des études littéraires afin d’obtenir les outils nécessaires à l’écriture d’un roman… Cordialement, Achille Fortin des éditions Québec-Ouest Amérique ». Gustave sent sa gorge se serrer. Il se retient de pleurer. Madeau lui jette un coup d’œil inquisiteur. Il lui sourit afin de ne pas éveiller ses soupçons. Il n’est pas question qu’on le prenne pour un « fif » sentimental comme feu son frère Ulysse. Il doit préserver sa réputation de dur à cuire. Il règle la note à la table en s’assurant de laisser un bon pourboire et se lève pour partir. Madeau l’intercepte et à sa grande surprise le serre dans ses bras.— Gus, prend ça, c’est une coupe de saucisses pis du bacon pour ton chien. C’tait ben fin d’ta part de l’garder après c’qui est arrivé à Ulysse. Mais j’trouve que Poissondon fait pas mal pitié assis dans ton pick-up avec ses grands yeux tristes qui nous regardent au travers de la fenêtre depuis tantôt. Bon ben, faut que j’retourne m’occuper d’mes clients. Attends pas à la Saint-Jean pour revenir me voir. Tu sais ben que ch’t’aime ! 

Chantal Dahan

Chantal Dahan est une artiste multidisciplinaire née à Marseille. Elle est titulaire d’un baccalauréat spécialisé en arts visuels de l’Université d’Ottawa et d’une maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal. Au cours des 30 dernières années, son travail a été présenté dans de nombreuses expositions artistiques et nombreux festivals de films au Canada et à l’étranger. Ses œuvres font partie de plusieurs collections privées et publiques, dont celles du Musée national des beaux-arts du Québec et la Galerie d’art d’Ottawa, qui a fait l’acquisition, entre autres, de l’ensemble de son œuvre : The Dahan Bunch – Perdu dans l’espace et Paris-Ottawa, 1968.

Autres participations :
Ne me quitte pas
L’adieu
Essai nominatif en trois temps