D comme deux 

L’identité venue d’ailleurs s’infiltre dans mon quotidien, effleurant mon histoire.
À chaque geste, une mémoire étrangère prolonge mon action.
Certaines traces demeurent, insaisissables.
Elles impriment leur énergie dans mes actes, invitant d’autres voix à traverser mes silences.

Quand je tente de nommer ce qui m’appartient, les frontières de l’intime se déplacent. Un monde inconnu s’avance alors, fait d’histoires entremêlées et de mots égarés.

Le souffle d’un homme inconnu dont je tiens le sexe.
Le prénom perdu dans une langue jamais parlée.
Une promesse murmurée et oubliée.
Un désir jamais osé.

– Qui es-tu devenu en moi ?
– Qui étais-tu avant que je ne t’abrite ?
– Que fais-tu vivre en moi depuis tout ce temps ?
– Que portes-tu de moi ?
– Sursis fragile, combien de jours encore sauveras-tu ?

Cette présence discrète m’habite jusque dans le tumulte quotidien.
Distrait, mes pensées dérivent sans s’attacher.
Au détour d’une rue, un miroir de plain-pied, abandonné contre un mur, me surprend.
Passerelle fragile entre l’image que je crois être et celle qui m’apparaît.
Il surgit et m’arrête, me confrontant avec douceur et cruauté à la fois.

Une fraction de seconde, j’hésite à me reconnaître.
Cet instant bref, inconfortable et inévitable, devient une épreuve où vérité et illusion se mêlent.
Le miroir ne me condamne pas ; il m’expose, offrant un temps suspendu qui m’interroge : « D’où viens-tu ? Qui es-tu ? Où vas-tu ? »

Je ne suis pas tout à fait deux dans ce miroir, mais pas tout à fait seul.
Ce miroir ouvre une faille, qui me rappelle le temps écoulé :
un « je » qui ne coïncide plus avec lui-même,
un « nous » forcé à repenser sans cesse son rapport à la vie et au monde.

Être traversé par le non-nommé, c’est apprendre à se renommer.
Chaque regard dans le miroir devient une énigme, une mise à l’épreuve :
Suis-je celui que je vois,
ou celui qui vit en moi,
ou bien les deux à la fois ?

Dix années marchées ensemble,
Assez riches pour ajouter une lettre à mon nom : « D ».
Pour que quelque chose te nomme, pour que tu sois nommé, presque silencieusement, comme un fil invisible traversant le temps, accompagnant mes pas.

D comme donneur, comme don,
D comme deux,
D comme déploiement, comme devenir,
D comme dialogue, comme direction, comme durée.
Déjà, à peine nommé, ce D semble exister dans chacun de mes gestes.
Il s’aventure avec moi, discret mais constant, suspendu dans l’air, invisible.
Il relie ce qui manque à ce qui advient.

Le D glisse entre elles, discret mais vivant.
Il murmure ce que je ne peux dire.
Je me nomme.
Je veux te nommer.
Dans chaque vibration, dans chaque mouvement.
Il circule, présent, silencieux, transformant ce qui est reçu en ce qui m’appartient.

Je nous nomme, je me nomme,
On nous nomme, on me nomme,
et ce D, suspendu, infiniment fragile, infiniment précieux. Peut-être au-delà de toute mémoire. Mémoire du premier Nord-Américain séropositif (je) à avoir reçu une greffe rénale le 4 janvier 2016, le greffon provenant d’un donneur (il) également séropositif (nous).

Denis D Cormier-Piché
Août-octobre 2025 






Texte élaboré avec l’assistance de ChatGPT (OpenAI, 2025) et Perplexity (Perplexity AI, 2025). Image réalisée à l’aide de Midjourney (Midjourney 2025).

Denis Cormier-Piché

Denis est un artiste visuel, poète, militant LGBTQ+ et bénévole. En 2016, il devient le premier Nord-Américain séropositif à recevoir une transplantation rénale dont le greffon provenait d’un donneur VIH+. Patient partenaire organisationnel au CHUM et au Centre de recherche du CHUM, il s’implique dans divers comités : ÉDI (Équité, Diversité, Inclusion), Table de santé numérique du CEPPP, Réseau de santé numérique du Québec et Dossier de santé numérique du MSSS. Il collabore à des recherches universitaires (UdeM, UdeS) et scientifiques (INRS). Gouverneur de la Fondation Émergence (Lutte contre l’homophobie et la transphobie), responsable de projet aux Archives gaies du Québec (AGQ). Il soutient une approche holistique de la santé, prônant un système inclusif et respectueux de tous ses acteurs et actrices, notamment les patients, patientes, usagers et usagères.

Autres participations :
Pier 45 
La chambre des blessures
Cellui-qui-jongle