Collisions frontales

C’est en revenant de Rigaud, 
Ce mercredi de novembre, 
Pluie verglaçante, 
Soir sans lune, 
En retard. 

Le pékope apparaît en face,   
Sur les hautes 
À hautes, hautes et demie, 
Tout s’éblouit. 
Le Datsun dérape, 
Valse à mil temps. 
Tournoie, encore un 
Tour, puis un autre. 

Je devrais faire 
Comme au cinéma 
Éviter le missile 
Par une manœuvre 
D’évitement digne d’un as du volant. 

Le pékope pointe son nez plat 
Vers moi, tout lentement. 
Lentement. 
J’ai enfoncé la pédale de frein. 
La collision inévitable. 
Rien pour combler mon retard. 
Nous raterons le concert 
Du grand Luc 
Amère America. 

Ça y est. Le choc. 
Le bruit. Le chaos. 
Tout vole. 
Vue bloquée, capot en accordéon. 
Arrêt sur image 
Pantin suspendu, 
Les lunettes flottent devant 
Bientôt brisées, 
Pare-brise brisé 
Éclats en suspension, 
Un bras en l’air, 
La tête en arrière, 
Le cul décollé, 
Les jambes relevées, 
Tout l’monde en place 
Pour le rigodon. 

Tout déboule en même temps les lunettes dans le dash la ceinture défonce le sternum du terne homme  le front fesse le volant le cou distendu la main gauche fracasse la vitre la jambe droite se désagrège sur la colonne de direction 
Gémissements du moteur agonisant 
mon corps hurle si fort 
Que les coyotes ont peur. 

Les ambulanciers m’ont sorti de l’épave 
Et étendu sur l’asphalte froid, 
Je vois ma Pontiac scrap 
Et je regrette déjà les road trips  sur les chemins de traverse en Alabama, dans les bayous, le long du Rio Grande et de la Cabot Trail. 
Étendu sur l’asphalte froid 
Je repense au nouveau projet, 
Annoncé le matin même au travail, 
Désormais caduc, qui m’envoyait 
Dans un pays du Sud. 
Autos encastrées carrière castrée. 

Je hurle de temps en temps pour me distraire de la douleur, 
Pour faire contrepoids à l’œdème envahissant le genou. 
Les ambulanciers reviennent avec le brancard, ils ont résolu le rébus bureaucratique 
Des hôpitaux en région frontalière. 
Téléphone à la maison. 
« Qu’est-ce que tu fais ? On va rater le spectacle ! »

Paul Cormier

Paul H. Cormier a fait des études classiques et universitaires avant de faire carrière en enseignement et dans la fonction publique. Après avoir reçu, à l’âge de huit ans, un diagnostic d’arthrite rhumatoïde juvénile, on lui diagnostique en 2012 une insuffisance rénale terminale qu’on attribue à la prise d’anti-inflammatoires pendant des décennies. De 2018 à 2020, il reçoit de traitements de dialyse péritonéale, puis il est greffé du rein en janvier 2020.

Autres participations :
Le génie du robinet