Cocher des cases

La jeune femme coche une autre case de sa liste de choses à faire. Elle soupire, regarde sa montre, soupire une fois de plus. Il est seulement l’heure du lunch. Elle quitte son bureau et comme ses collègues se rend à l’étage inférieur afin de diner. Elle mange le même lunch que la veille. Elle n’a pas le temps de varier ses repas. Elle doit travailler le plus possible, se démarquer de ses collègues, avoir une augmentation peut-être. Elle mange en vitesse tout comme la majorité de ses collègues et remonte à l’étage afin d’effectuer d’autres tâches et de cocher d’autres petites cases sur sa liste. Elle se rassoit à son bureau, replace un crayon qui n’est plus aligné droit à côté des autres et ouvre son ordinateur portable. Elle répond à des courriels, en rédige de nouveaux, puis coche une case. Elle rend des appels, note des réunions futures dans son agenda et met son calendrier à jour. Elle coche une case. Elle commence à remplir un fichier Excel et soupire. Elle se lève et va se servir un café à la distributrice. Il est infâme. C’est son troisième de la journée. Elle se rassoit et jette un coup d’œil à l’heure. Il est seize heures. Elle sort sa calculatrice, remplit quelques lignes de son fichier, puis coche une case. À dix-sept heures tapantes, elle se lève presque à l’unisson avec ses collèges, fourre rapidement ses quelques effets dans son sac à main et rentre chez elle. Le lendemain matin, le réveil sonne à sept heures. À huit heures moins cinq, elle salue le réceptionniste à l’entrée de la firme et monte au troisième étage pour rejoindre ses collègues. Elle s’installe, jette la liste de tâches de la veille dans la corbeille à papier se trouvant à ses pieds, puis commence la rédaction d’une nouvelle liste. Une pour chaque jour. Elle consulte sa liste et se lance. Elle répond à des courriels, coche une case. Elle commande des articles de bureau, coche une case. Elle rappelle des clients potentiels, coche une case. Elle regarde alors sa liste de tâches, qui aujourd’hui lui semble longue et impossible à compléter. Elle regarde sa montre et lâche un soupir bruyant. Il n’est que dix heures. Elle regarde ses collègues qui lui apparaissent complètement concentrés à la tâche, leur regard rivé à leurs écrans. La jeune femme est fatiguée. Elle sait qu’elle doit continuer à travailler, mais l’envie n’est pas là. Elle est lasse de répéter les mêmes tâches incessamment. Elle se lève se disant qu’une marche à la distributrice à café lui changera les idées. Derrière la machine se trouve une immense fenêtre. La femme réalise alors qu’elle ne l’a jamais remarquée auparavant. Elle s’approche du bord et regarde en bas, et réalise qu’un parc se trouve en face de l’immeuble parmi les bâtiments de béton. Elle y aperçoit de jeunes enfants avec leurs parents, des coureurs et coureuses et quelques touristes à vélo. Elle se retourne et observe dans son bureau avec les autres associés de sa firme, leurs visages illuminés par la lumière bleutée de leurs écrans, bâillant, soupirant, grimaçant. Elle réalise que peut-être il y a quelque chose d’autre que de cocher des cases toute la journée. Elle se retourne vers la fenêtre, puis retourne à son bureau où elle attrape son manteau et sort sous les regards ébahis et perplexes de ses collègues, qui retournent malgré tout à leurs tâches. Elle sort et traverse la rue pour rejoindre le parc. Elle ne cochera plus de case. 

Sophie-Maude Bartleby-Gamelin

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